Solipsism Redux

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Avec Solipsism Redux, Joep Beving ne propose pas simplement une réédition ou une remasterisation de son œuvre fondatrice. Il opère un geste plus subtil, presque paradoxal : revenir à une musique née dans l’instant, fragile, presque accidentelle, pour en proposer une version réfléchie, retravaillée — et, ce faisant, en transformer profondément la perception.

L’album original, Solipsism (2015), portait en lui une forme de nudité rare. Enregistré dans une relative urgence, avec des moyens limités, il donnait à entendre un piano proche, imparfait, habité par une sincérité immédiate. Solipsism Redux conserve cette matière première — les mêmes compositions, les mêmes structures — mais en modifie l’équilibre interne. Le geste n’est plus celui de la découverte, mais celui de la relecture.

Dès les premières notes, une différence s’impose : l’espace sonore s’est élargi. Le piano respire autrement. Là où l’original semblait presque confiné, comme capté dans une pièce identifiable, Redux ouvre le champ. La résonance est plus ample, les silences plus profonds, les contours plus nets. Chaque note paraît isolée, mise en lumière, comme si Beving cherchait à révéler la structure intime de sa propre musique.

Ce travail sur le son n’est pas anodin. Il modifie la temporalité même de l’écoute. Dans Solipsism, les pièces semblaient naître les unes des autres, portées par un flux presque instinctif. Dans Redux, le temps se dilate davantage. Les notes ne s’enchaînent plus seulement : elles s’installent. Elles occupent l’espace avec une forme de calme assumé, presque contemplatif.

Mais cette clarté nouvelle a un prix. Là où l’original touchait par sa vulnérabilité — cette sensation d’être au plus près d’un geste encore en train de se faire — Solipsism Redux introduit une distance. La musique est plus maîtrisée, plus consciente d’elle-même. Elle perd une part de son tremblement initial pour gagner en lisibilité.

Cette transformation peut être perçue de deux manières. D’un côté, elle offre une expérience d’écoute plus immersive, plus enveloppante. Le son, plus riche, plus profond, permet de s’installer dans la musique, de la laisser agir comme un environnement. De l’autre, elle atténue ce qui faisait la singularité de Solipsism : cette impression de fragilité presque irréversible, comme si chaque note pouvait disparaître à tout moment.

Ce qui est fascinant, c’est que Solipsism Redux ne cherche jamais à corriger ou à améliorer l’original. Il ne s’agit pas d’une version “supérieure”, mais d’un déplacement du regard. Beving semble interroger sa propre musique : que reste-t-il d’une œuvre lorsque l’on en retire l’instant de sa création ? Peut-on retrouver l’essence d’un geste en le rejouant, en le réécoutant autrement ?

La réponse que propose l’album est ambiguë — et c’est précisément ce qui en fait la richesse. Redux n’efface pas Solipsism, il le double. Il en devient une sorte de miroir, plus calme, plus stable, mais aussi plus distant. Une mémoire sonore, en quelque sorte, où l’émotion n’est plus brute, mais déposée.

Dans cette version, la musique de Beving se rapproche encore davantage d’une expérience méditative. Elle ne cherche pas à capter l’attention, mais à la ralentir, à la dilater. L’écoute devient moins émotionnelle au sens immédiat, mais plus durable, plus installée dans le temps. Solipsism Redux n’est donc pas une répétition, mais une transformation silencieuse. Une manière de réhabiter une musique déjà connue, en en modifiant imperceptiblement la lumière. Moins immédiat, peut-être, mais plus ample — comme si le geste initial, une fois passé, pouvait enfin être regardé dans toute sa profondeur.

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