Eldbjørg Hemsing
Chez Eldbjørg Hemsing, le violon n’est jamais un simple instrument de projection virtuose, il est un climat. À l’écoute de ses interprétations comme à la lecture de son parcours, on comprend rapidement que cette musicienne norvégienne appartient à une catégorie rare : celle des artistes pour qui la musique n’est pas seulement un langage, mais une manière d’habiter le monde.
Née en 1992 dans la région de Valdres, au cœur de la Norvège, Eldbjørg Hemsing grandit dans un environnement où la nature, le silence et la tradition façonnent l’écoute bien avant toute idée de carrière. Cette origine n’est pas anecdotique : elle irrigue profondément son esthétique. Chez elle, le son semble toujours venir de loin, comme porté par l’air froid, jamais pressé, jamais bavard. Même dans les pages les plus virtuoses du grand répertoire, elle privilégie la respiration à l’effet, la ligne à la démonstration.
Formée très tôt au violon classique, elle bénéficie d’un parcours académique solide – études à Oslo puis à Berlin – mais refuse rapidement de se laisser enfermer dans une trajectoire standardisée de soliste internationale. Ce qui la distingue n’est pas tant la maîtrise technique (évidente) que sa capacité à relier les mondes : la musique savante occidentale, la création contemporaine et les traditions norvégiennes anciennes, notamment à travers le Hardanger fiddle, ce violon populaire aux résonances multiples, presque archaïques.
Cette double appartenance – classique et vernaculaire – structure toute son identité artistique. Là où d’autres opposent folklore et modernité, Hemsing les fait dialoguer. Elle ne « cite » pas la tradition : elle l’intègre comme une mémoire vivante du son. Son jeu est ainsi marqué par une attention extrême au timbre, aux résonances naturelles, à la manière dont une note se dissout dans le silence. On y retrouve une parenté évidente avec l’imaginaire nordique – Sibelius, Grieg, Rautavaara – mais aussi avec une sensibilité contemporaine proche des esthétiques chères au label ECM : lenteur, clarté, verticalité émotionnelle.
Son album Arctic constitue à cet égard une véritable pierre angulaire. Plus qu’un disque, c’est un manifeste esthétique. Inspiré par les paysages polaires, il ne cherche pas à décrire la nature de façon illustrative, mais à en traduire l’expérience intérieure : le froid, la lumière rasante, l’immobilité apparente sous laquelle couve une tension permanente. Les œuvres choisies – de Sibelius à Anders Hillborg – composent un parcours où le violon devient un fil fragile traversant des étendues sonores vastes et dépouillées. Tout y est question de seuils : entre le son et le silence, entre la présence et l’effacement.
Ce qui frappe également chez Eldbjørg Hemsing, c’est son rapport au temps. Elle ne joue jamais contre la musique ; elle la laisse advenir. Cette posture, presque éthique, se retrouve autant dans son répertoire que dans ses engagements. Très investie dans la création contemporaine, elle commande et défend des œuvres nouvelles, souvent imprégnées de préoccupations environnementales ou spirituelles. La musique n’est pas pour elle un objet figé, mais un processus, une écoute en mouvement.
Sur scène, son jeu se caractérise par une sobriété presque ascétique. Peu de gestes superflus, aucune théâtralité gratuite : tout est concentré dans l’archet, dans la manière de poser le son. Cette retenue n’exclut jamais l’émotion, bien au contraire. Elle la rend plus dense, plus durable. L’auditeur n’est pas saisi par un choc, mais progressivement enveloppé, invité à entrer dans une forme de contemplation active.
Eldbjørg Hemsing incarne ainsi une figure devenue essentielle dans le paysage musical actuel : celle de l’artiste-passeuse. Entre passé et présent, entre savant et populaire, entre nature et culture. À une époque saturée de discours et de vitesse, son violon rappelle que la musique peut encore être un espace de lenteur, d’écoute profonde, et peut-être même de réconciliation. Une musique qui ne cherche pas à impressionner, mais à faire résonner – longtemps.