Behemoth - Paris 2025

  • Lieu : Philharmonie de Paris

  • Capacité : Environ 2 400 places

  • Date du concert : 30 avril 2024

  • Première : Premier concert de métal dans cette salle

  • Setlist : 18 titres (incluant des retours sur scène de morceaux joués pour la première fois depuis plusieurs années)

  • Public : Sold out

Behemoth à la Philharmonie de Paris : la profanation d’un temple de la musique

Le 30 avril 2024, la Philharmonie de Paris, écrin d’habitude consacré aux symphonies de Beethoven, Mahler ou Boulez, a résonné sous les grondements telluriques de Behemoth. Pour la première fois, la prestigieuse Grande Salle Pierre Boulez ouvrait ses portes au metal extrême, accueillant l’un des groupes les plus emblématiques et controversés de la scène blackened death. L’événement, filmé et diffusé par ARTE Concert, avait tout du pari insensé : faire entrer les flammes et le blasphème dans un lieu conçu pour l’acoustique pure et l’élévation spirituelle de la musique savante. Pari tenu — et gagné.

Dès les premières notes de Once Upon a Pale Horse, le ton est donné. Les cuivres architecturaux de la salle sont détournés par des guitares acérées, la nef moderne se transforme en cathédrale noire. L’acoustique exceptionnelle de la Philharmonie offre à Behemoth un écrin inédit : les grondements de basse et les blast beats ne se dissolvent pas, ils s’amplifient, se sculptent, emplissant l’espace comme un orgue de ténèbres. Nergal, figure centrale du groupe, occupe la scène en officiant tel un prêtre dévoyé, sa voix rugueuse résonnant comme un contre-chant au lieu lui-même.

La setlist, pensée comme une rétrospective, revisite plus de trente années de carrière : Demigod, Ov Fire and the Void, From the Pagan Vastlands (réentendu pour la première fois depuis 2009) ou encore Messe Noire. Chaque titre est une incantation, une plongée dans la mythologie sonore d’un groupe qui a toujours su conjuguer brutalité et esthétique rituelle. Les flammes visuelles manquent peut-être, mais la mise en scène compense : projections, lumières tranchantes et gestuelle théâtrale transforment la scène en autel. Les spectateurs, 2 400 âmes serrées dans un silence religieux avant chaque déferlante, basculent tour à tour dans l’extase et la transe. La Philharmonie devient un temple païen, et le public, une congrégation qui acclame chaque morceau comme une prière inversée.

Au-delà de l’aspect purement musical, ce concert marque une étape symbolique. Voir Behemoth jouer à la Philharmonie, c’est brouiller les frontières entre haute culture et contre-culture. C’est admettre que le metal, longtemps relégué aux marges, possède une valeur artistique qui dépasse les clichés de violence gratuite ou de provocation adolescente. Ici, il se déploie dans toute sa complexité : violence, certes, mais aussi lyrisme, dramaturgie, et surtout une intensité émotionnelle qui n’a rien à envier aux plus grands répertoires classiques. La Philharmonie a déjà accueilli du jazz, du rock, des musiques du monde. Mais ce soir-là, c’est un autre monde qui s’est invité : celui du chaos organisé, de la révolte sublimée en art.

En conclusion, ce concert n’était pas seulement un spectacle, mais une expérience historique. Behemoth a prouvé qu’il pouvait transcender les scènes habituelles pour s’imposer dans l’un des lieux les plus prestigieux d’Europe, sans se trahir, en restant fidèle à son esthétique radicale. Le pari risqué est devenu une victoire éclatante, et ce moment restera dans les annales comme l’une des grandes rencontres entre le metal extrême et l’institution musicale. À la sortie, une idée s’imposait : le sacré n’appartient pas qu’aux cathédrales, il peut naître aussi des ténèbres — surtout quand elles résonnent avec une telle intensité.

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