Chiara Sannicandro, Chiara Samatanga, Paolo Giacometti,
Franz Liszt: Tristia for Piano Trio S. 378c (Transcription of Vallée d'Obermann from Album d’un voyageur S. 156 Nr. 5)
Piano Festival Musikdorf Ernen. 10 Août 2025, Kirche St. Georg à Ernen, Suisse
Le Tristia de Franz Liszt, transcription tardive de La Vallée d’Obermann, appartient à cette catégorie d’œuvres où la musique devient introspection pure. Écrite à l’origine pour piano seul, puis réimaginée en trio avec cordes vers 1880, la pièce conserve son caractère méditatif tout en gagnant une dimension presque vocale dans le dialogue instrumental.
Dans cette interprétation captée à l’église Saint-Georges d’Ernen, Chiara Sannicandro, Chiara Samatanga et Paolo Giacometti adoptent une lecture profondément intériorisée, presque suspendue. Dès l’entrée du piano, Giacometti installe un climat d’incertitude, avec un toucher souple, légèrement retenu, qui refuse toute emphase romantique excessive. On est loin d’un Liszt démonstratif : ici, tout est question de respiration et de tension intérieure. Le violon et le violoncelle ne se contentent pas d’accompagner — ils prolongent la pensée du piano, la fragmentent, parfois la contredisent. Sannicandro développe un phrasé fin, presque fragile, tandis que Samatanga ancre l’ensemble dans une profondeur sombre, donnant au trio une assise émotionnelle constante. L’équilibre entre les trois instruments est particulièrement réussi : aucun ne domine durablement, chacun participe à une forme de monologue partagé.
Ce qui frappe surtout, c’est la gestion du temps. Les interprètes prennent le risque de la lenteur, mais sans jamais perdre la tension. Les silences deviennent structurants, presque aussi expressifs que les notes elles-mêmes. Dans l’acoustique réverbérée de l’église, cette approche produit un effet de dilatation : la musique semble flotter, s’étendre au-delà de son propre cadre. C’est précisément dans cette fragilité que réside la singularité de cette interprétation. Le trio ne cherche pas à illustrer le paysage intérieur d’Obermann de manière spectaculaire ; il en propose une lecture plus silencieuse, presque existentielle. Une musique du doute, de la quête, où chaque phrase semble poser une question sans réponse.
Au final, une interprétation d’une grande cohérence esthétique, qui privilégie la profondeur à l’éclat, et qui transforme ce Tristia en une expérience d’écoute intime, presque hors du temps — fidèle, en cela, à l’esprit le plus intérieur de Liszt.