And the Great Unknown, Pt.1
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Avec And the Great Unknown (Part I), Bror Gunnar Jansson franchit une étape décisive dans son parcours. Si ses premiers albums puisaient largement dans le blues rural américain, celui-ci ouvre une porte vers un territoire beaucoup plus personnel, où les racines du blues rencontrent le folk noir, le rock psychédélique et une écriture presque cinématographique. Plus qu’un simple disque de blues, c’est une œuvre de transition qui annonce le langage singulier que le musicien développera pleinement par la suite.
Dès les premières minutes, une évidence s’impose : Bror Gunnar Jansson ne cherche plus à rendre hommage à une tradition. Il s’en sert comme d’une matière première pour construire un univers qui lui appartient entièrement. Le blues demeure partout présent, mais il apparaît désormais comme un fantôme. Les rythmes hypnotiques, les répétitions obsessionnelles et les silences prennent autant d’importance que les mélodies elles-mêmes. L’album avance avec une remarquable cohérence. Les morceaux semblent reliés par une même tension intérieure, comme les chapitres d’un récit dont on ne connaîtrait jamais complètement l’intrigue. La production reste volontairement sobre, laissant respirer chaque instrument et donnant une impression d’espace. Cette économie de moyens renforce la puissance émotionnelle de l’ensemble.
La voix de Bror Gunnar Jansson occupe naturellement le centre de ce paysage sonore. Grave, rocailleuse, parfois presque murmurée, elle ne cherche jamais la démonstration. Elle raconte davantage qu’elle ne chante. Chaque inflexion paraît habitée par une histoire ancienne, comme si ces chansons existaient depuis toujours avant d’être enregistrées. Les arrangements témoignent également d’une évolution importante. Sans jamais devenir envahissants, ils élargissent progressivement le spectre sonore : guitares électriques abrasives, harmonica, percussions sèches, nappes discrètes et instruments acoustiques s’entrelacent avec une grande subtilité. On passe constamment de passages très dépouillés à des montées d’intensité presque hypnotiques.
Ce qui frappe surtout est la maîtrise du rythme. Bror Gunnar Jansson construit souvent ses morceaux autour de motifs répétitifs qui installent une sensation de transe. Cette pulsation primitive rappelle autant les origines africaines du blues que certaines musiques rituelles européennes. L’effet produit est moins celui d’une chanson traditionnelle que d’une lente cérémonie sonore. L’atmosphère générale oscille entre lumière et obscurité. Les textes évoquent des personnages mystérieux, des paysages désertiques, des figures bibliques ou des récits dont on ne perçoit que quelques fragments. Rien n’est véritablement expliqué. Cette part d’ombre laisse toute sa place à l’imagination de l’auditeur.
On retrouve parfois des échos de Tom Waits, Nick Cave ou Captain Beefheart, mais ces rapprochements restent superficiels. Là où beaucoup d’artistes contemporains jouent avec les codes du blues vintage, Bror Gunnar Jansson semble plutôt inventer son propre folklore. Ses chansons donnent l’impression d’avoir été retrouvées dans une vieille malle, tout en conservant une modernité saisissante. L’une des grandes réussites de And the Great Unknown (Part I) réside dans son équilibre. L’album demeure accessible sans jamais céder à la facilité. Chaque écoute révèle de nouveaux détails : une respiration, une tension rythmique, une ligne de guitare discrète ou une nuance vocale passée inaperçue auparavant. C’est un disque qui demande du temps mais récompense généreusement l’attention.
Avec le recul, cet album apparaît comme un tournant dans la discographie de Bror Gunnar Jansson. Il marque le moment où le musicien cesse définitivement d’être perçu comme un brillant héritier du blues pour devenir un créateur d’univers. Les albums suivants pousseront encore plus loin cette exploration, mais beaucoup des éléments qui feront sa singularité sont déjà présents ici. And the Great Unknown (Part I) n’est donc pas seulement un excellent album de blues contemporain. C’est une œuvre profondément atmosphérique, où le blues devient un langage au service d’une vision artistique beaucoup plus vaste. Un disque sombre, habité et magnifiquement construit, qui confirme Bror Gunnar Jansson comme l’une des voix les plus originales de la scène européenne actuelle.
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