Bror Gunnar Jansson
Blues primitif, folk nordique et rock halluciné
Il existe des artistes dont la musique semble surgir d’un autre temps. À la première écoute, Bror Gunnar Jansson évoque les vieux bluesmen du Mississippi, les prêcheurs itinérants, les musiciens de rue ou les chanteurs de folk américains des années 1930. Pourtant, derrière cette impression de familiarité se cache une réalité plus surprenante : Bror Gunnar Jansson est suédois. Né à Malmö, il a construit une œuvre profondément personnelle où le blues traditionnel devient le point de départ d’un univers sombre, cinématographique et intensément contemporain.
Auteur, compositeur, chanteur et multi-instrumentiste, il est l’un de ces rares musiciens capables de créer un monde entier avec très peu d’éléments : une guitare, une grosse caisse actionnée au pied, un harmonica, quelques percussions et une voix immédiatement reconnaissable. Ses concerts, souvent donnés en solo, donnent l’impression qu’un groupe entier se cache derrière un seul homme. Cette économie de moyens renforce paradoxalement la puissance émotionnelle de sa musique.
Très jeune, Jansson découvre les grandes figures du blues américain : Robert Johnson, Son House, Howlin’ Wolf, Lead Belly ou encore Skip James. Mais il ne cherche jamais à les imiter. Son approche consiste plutôt à absorber leur héritage pour le confronter à son propre imaginaire, nourri de folk nordique, de rock psychédélique, de garage rock, de country sombre et même de musique expérimentale. Sa voix constitue sans doute son instrument le plus marquant. Grave, rugueuse, parfois presque inquiétante, elle oscille entre murmure, cri et incantation. Elle peut se faire fragile avant d’exploser soudainement dans une intensité presque théâtrale. Cette expressivité rappelle parfois Tom Waits, Captain Beefheart ou Nick Cave, sans jamais tomber dans la copie. Bror Gunnar Jansson possède une identité vocale immédiatement identifiable.
Son premier album, Moan Snake Moan (2012), révèle déjà cette personnalité singulière. Les morceaux mêlent blues primitif, folk minimaliste et énergie brute. L’enregistrement, volontairement dépouillé, laisse respirer chaque instrument et met en avant la tension dramatique qui habite ses compositions. Avec The Mother, The Son and The Holy Ghost (2014), il élargit considérablement son univers. Les arrangements deviennent plus riches, les atmosphères plus cinématographiques et les textes plus mystérieux. Religion, culpabilité, violence, solitude ou folie traversent les chansons sans jamais être abordées de manière frontale. Elles apparaissent comme des fragments de récits dont l’auditeur doit reconstruire lui-même le sens.
Au fil des années, Bror Gunnar Jansson s’éloigne progressivement du blues traditionnel pour développer une écriture plus libre. Des albums comme And the Great Unknown Part I (2017), And the Great Unknown Part II (2018) ou They Found My Body in a Bag (2020) témoignent de cette évolution. Le blues demeure présent comme langage fondamental, mais il cohabite désormais avec le rock psychédélique, le drone, le folk contemporain, le gospel et des textures sonores plus expérimentales. Cette évolution reflète également sa manière de concevoir la musique. Chez lui, le blues n’est pas un style figé mais un état d’esprit. Il s’agit moins de reproduire une tradition que d’en préserver la force émotionnelle : raconter les peurs, les blessures, les obsessions humaines avec sincérité, sans artifice.
Ses textes participent largement à cette impression d’étrangeté. Ils mettent souvent en scène des personnages marginaux, des paysages désertiques, des visions quasi bibliques ou des situations où rêve et réalité deviennent indissociables. L’humour noir y côtoie constamment la tragédie. Certains morceaux ressemblent à de courtes nouvelles où le fantastique s’infiltre discrètement dans le quotidien. Sur scène, cette dimension narrative prend une force particulière. Bror Gunnar Jansson transforme chacun de ses concerts en véritable performance. Son jeu physique, son utilisation simultanée de plusieurs instruments et son intensité vocale créent une présence presque hypnotique. Malgré une instrumentation réduite, l’espace sonore paraît immense, comme si chaque silence faisait partie intégrante de la musique.
L’une des qualités les plus remarquables de son œuvre réside dans sa gestion du rythme. Beaucoup de morceaux reposent sur des pulsations répétitives, presque tribales, qui installent progressivement une sensation de transe. Cette approche évoque autant les racines africaines du blues que certaines traditions musicales scandinaves fondées sur la répétition et la variation. On retrouve également dans ses compositions un goût prononcé pour le contraste. Les passages les plus dépouillés peuvent soudain laisser place à des explosions électriques avant de retomber dans un simple dialogue entre une voix et une guitare. Cette dynamique permanente maintient l’auditeur dans un état de tension constante. Bror Gunnar Jansson occupe aujourd’hui une place singulière sur la scène européenne. Trop atypique pour être réduit au blues contemporain, trop enraciné dans cette tradition pour appartenir au seul rock indépendant, il évolue dans un territoire qui lui est propre. Son œuvre échappe aux catégories habituelles tout en restant immédiatement accessible grâce à la puissance de son écriture.
Ce qui rend sa musique si captivante est peut-être cette impression d’intemporalité. On croit parfois écouter un enregistrement oublié datant des années 1930, avant qu’une rupture harmonique, une distorsion ou une construction très moderne ne vienne rappeler que cette musique appartient pleinement au XXIᵉ siècle. À une époque où beaucoup d’artistes revisitent les musiques traditionnelles avec nostalgie, Bror Gunnar Jansson choisit une autre voie. Il traite le blues comme une matière vivante, capable d’absorber de nouvelles influences sans perdre son âme. Cette fidélité à l’esprit plutôt qu’à la lettre explique sans doute pourquoi son œuvre touche aussi bien les amateurs de blues que les passionnés de folk alternatif, de rock expérimental ou de musiques atmosphériques.
Dans le paysage musical actuel, Bror Gunnar Jansson apparaît ainsi comme un conteur des temps modernes : un musicien qui fait dialoguer les fantômes du passé avec les inquiétudes du présent, et qui transforme les formes les plus anciennes de la musique populaire en expériences profondément contemporaines.