Auk/Blood
Avec Auk/Blood, paru en 2008, Tanya Tagaq franchit une étape essentielle dans la construction de son univers. Trois ans après Sinaa, son premier album, la chanteuse inuite s’éloigne encore davantage de toute représentation folklorique du chant de gorge pour en faire la matière première d’une musique profondément contemporaine, libre et expérimentale. Auk/Blood est un disque charnière : encore proche de la spontanéité de ses débuts, il contient déjà en germe la puissance qui éclatera quelques années plus tard avec Animism.
Le titre lui-même est révélateur. « Auk » signifie « sang » en inuktitut : deux langues pour désigner une même substance, comme si Tagaq annonçait déjà son désir de circuler entre plusieurs mondes sans devoir choisir entre eux. Le sang est ici à la fois matière, filiation, corps et transmission. Toute la musique de Tanya Tagaq semble d’ailleurs partir de ce principe : avant d’être intellectuelle ou narrative, elle est physique.
Le katajjaq, chant de gorge inuit traditionnellement pratiqué par deux femmes face à face, reste au cœur de son langage. Mais Tagaq en bouleverse les règles. Seule, elle superpose respirations, grondements, murmures, cris et fragments mélodiques. Elle ne cherche pas à reproduire la tradition : elle utilise ce qu’elle en a reçu pour inventer une forme nouvelle. Le chant de gorge devient ainsi moins un genre musical qu’une technique permettant d’explorer toutes les possibilités du corps. C’est précisément ce caractère corporel qui frappe dans Auk/Blood. La voix paraît parfois surgir de très loin, presque souterraine, avant de devenir soudain proche, intime, sensuelle. À d’autres moments, elle se transforme en cri ou en râle. On entend la respiration, l’effort, les frottements de la gorge. Tout ce que le chant occidental cherche généralement à dissimuler devient ici partie intégrante de la musique. Autour de cette voix gravitent violon, percussions, électronique et textures improvisées. Le violoniste Jesse Zubot, qui deviendra un collaborateur essentiel de Tagaq, contribue fortement à cette architecture sonore. Les instruments ne cherchent jamais à fournir un accompagnement conventionnel : ils répondent à la voix, la provoquent ou se laissent entraîner par elle. Certaines séquences évoquent le free jazz, d’autres la musique contemporaine, l’ambient ou le noise, mais Auk/Blood échappe constamment à ces classifications.
L’album accueille également deux rencontres particulièrement symboliques. Mike Patton, figure majeure de l’expérimentation vocale et ancien chanteur de Faith No More, intervient sur « Fire – Ikuma », tandis que Björk apparaît sur « Ancestors ». La présence de cette dernière n’est évidemment pas anodine : Tagaq avait participé quelques années auparavant aux concerts et à l’univers de Medúlla, album dans lequel Björk explorait elle aussi la voix comme matériau musical. Mais ces invités ne transforment jamais Auk/Blood en album de collaborations prestigieuses. Ils entrent au contraire dans le monde de Tagaq. Même lorsqu’une autre voix apparaît, celle-ci doit composer avec cette étrange matière faite de souffle, de rythme et d’instinct.
L’une des grandes forces du disque réside justement dans son refus de la démonstration. Tanya Tagaq possède une technique vocale spectaculaire, mais Auk/Blood ne ressemble jamais à une exposition de virtuosité. Le chant est toujours au service d’un état émotionnel. La colère peut surgir brutalement, puis disparaître au profit d’une douceur presque maternelle. La sensualité côtoie l’inquiétude ; le jeu devient parfois menace. Cette ambiguïté donne au disque une tension permanente. La nature est également omniprésente, mais rarement sous une forme descriptive. Tagaq n’essaie pas de peindre de beaux paysages arctiques. Elle semble plutôt chercher à retrouver quelque chose de leur fonctionnement : cycles, souffles, mouvements, répétitions. Sa voix peut évoquer le vent, un animal, le craquement de la glace ou simplement un organisme qui respire. La séparation habituelle entre l’être humain et son environnement paraît progressivement s’effacer. C’est peut-être là que se trouve la clé de Auk/Blood. Cette musique ne cherche pas tant à représenter le monde inuit qu’à transmettre une manière de l’habiter. Elle refuse simultanément l’exotisme et la modernisation artificielle d’une tradition ancienne. Chez Tagaq, tradition et expérimentation ne constituent pas deux pôles opposés : elles deviennent une seule et même démarche.
Avec le recul, Auk/Blood apparaît comme un laboratoire fascinant. La violence de Retribution, la sophistication sonore d’Animism et les explorations plus électroniques de Tongues sont déjà présentes, mais encore à l’état brut. Le disque conserve quelque chose d’instable et d’imprévisible qui constitue précisément son charme. Il faut d’ailleurs accepter de ne pas toujours savoir comment l’écouter. Les structures habituelles disparaissent, les mélodies sont fugitives et les mots eux-mêmes perdent parfois leur fonction. Reste alors le son le plus élémentaire : celui d’un être humain qui respire.
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Force
Burst