Black Mozart

Avec Black Mozart, paru en août 2026, Jon Batiste poursuit une entreprise entamée avec Beethoven Blues : faire entrer le répertoire classique dans son propre univers, non pas en le « jazzifiant » superficiellement, mais en le considérant comme une matière vivante, susceptible d’être transformée par l’improvisation. Deuxième volume de sa Batiste Piano Series, l’album est entièrement consacré à Mozart et au piano solo. Batiste y confronte le compositeur autrichien au blues, au gospel, au ragtime, au stride et aux traditions musicales de La Nouvelle-Orléans.

Le titre Black Mozart pourrait laisser imaginer une entreprise démonstrative ou théorique. L’album est pourtant tout le contraire. Batiste ne cherche jamais à prouver que Mozart aurait pu être un musicien de jazz avant l’heure. Il joue plutôt avec une intuition : derrière l’élégance formelle de Mozart se trouvent des mélodies extrêmement simples, mémorisables, presque populaires, qui supportent admirablement la transformation. Batiste raconte d’ailleurs avoir longtemps trouvé Mozart un peu guindé avant que son mentor Alvin Batiste lui montre comment une mélodie mozartienne pouvait être réinventée à travers la structure d’un blues.

Dès Facile-Batiste, construite autour de la Sonate en do majeur K.545, le principe apparaît clairement. Mozart reste parfaitement identifiable, mais la partition cesse progressivement d’être un texte à respecter pour devenir un terrain de jeu. Une accentuation légèrement déplacée, un accord enrichi, une inflexion rythmique suffisent à faire basculer la musique d’un siècle à l’autre. Le remarquable est précisément que Batiste ne semble jamais vouloir effacer Mozart : il lui répond. Cette logique devient plus évidente encore dans Alla Blues et Alla Turc Movement, deux regards différents portés sur la célèbre Marche turque. La première ralentit le matériau et l’entraîne vers le blues ; la seconde conserve davantage la vélocité et l’esprit de l’original. L’une des forces de Black Mozart apparaît ici : montrer qu’une même mélodie peut contenir plusieurs musiques possibles. 

Avec Shine et Twinkle, Batiste s’intéresse à un autre Mozart, celui de la simplicité enfantine et de la variation. La mélodie associée à Ah ! vous dirai-je, maman devient presque une berceuse jazz. Le pianiste ralentit, laisse respirer les intervalles et révèle derrière une mélodie universellement connue quelque chose de fragile et d’intime. C’est probablement dans ces moments les moins spectaculaires que l’album convainc le plus. Processional, grave et dépouillé, constitue ainsi l’un de ses sommets. Batiste y abandonne en partie le jeu de reconnaissance avec l’auditeur. Le piano devient plus méditatif, presque cérémoniel. Cette retenue rappelle que derrière l’exubérance du personnage public existe un pianiste capable d’une grande économie de moyens.

Puis vient l’amusant Country Zart, qui détourne l’ouverture des Noces de Figaro, avant que la Symphonie n°40 ne serve de matière à deux nouvelles métamorphoses : Molto, relativement proche de l’univers classique, puis surtout Molto In Cayo Hueso, la pièce la plus développée du disque. Pendant plus de sept minutes, le célèbre motif mozartien voyage vers les Caraïbes et les rythmes cubains. Le morceau possède quelque chose d’une jam session : Mozart n’est plus seulement interprété, il circule. Enfin, Gospel Andante referme l’album en faisant apparaître ce qui était présent en filigrane depuis le début : la tradition gospel. Chez Batiste, l’harmonie classique et l’harmonie de l’église noire américaine ne s’opposent pas. Elles deviennent deux manières de donner une dimension spirituelle à une mélodie.

C’est peut-être là que réside la véritable réussite de Black Mozart. Batiste ne propose ni un disque de Mozart au sens traditionnel, ni véritablement un album de jazz. Il refuse précisément d’avoir à choisir. Sa formation classique à Juilliard, son héritage musical louisianais, le blues, le stride, le gospel et l’improvisation appartiennent chez lui à une même langue pianistique. On pourra néanmoins reprocher au disque une certaine prudence. Batiste s’éloigne rarement assez longtemps de Mozart pour que la musique devienne réellement méconnaissable. Certaines transformations semblent s’arrêter au moment précis où elles pourraient basculer vers quelque chose de totalement nouveau. C’est la limite, mais aussi probablement le choix esthétique de cette Piano Series : maintenir en permanence le dialogue entre l’œuvre d’origine et celui qui la joue.

Favorites

Shine

Gospel Andante


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