Dream
Michael Brook & U. Srinivas
★ ★ ★ ★ ☆
Avec Dreams, paru en 1998, Michael Brook signe l’un de ses projets les plus audacieux et les plus subtils. L’album repose sur une rencontre : celle de son univers sonore suspendu avec le jeu fulgurant et profondément expressif du mandoliniste indien U. Srinivas, prodige de la musique carnatique. Mais Dreams n’est ni un album de fusion démonstrative, ni un simple dialogue Est-Ouest. C’est une œuvre de cohabitation musicale, fondée sur l’écoute, la retenue et la respiration commune.
Deux langages
À première vue, tout oppose Brook et Srinivas. D’un côté, la lenteur, le son tenu, la dilution du geste instrumental ; de l’autre, une tradition fondée sur la précision, l’ornementation, la vitesse et l’improvisation virtuose. Pourtant, Dreams révèle une affinité profonde : une relation au temps non métronomique, intérieure, élastique. Brook ne cherche jamais à ralentir Srinivas ni à l’enfermer dans un cadre ambient figé. Au contraire, il crée autour de la mandoline un espace ouvert, un champ de résonance où chaque phrase peut se déployer pleinement. L’Infinite Guitar devient ici un horizon sonore, une ligne de fond sur laquelle les notes de Srinivas peuvent danser, respirer, parfois s’embraser.
Ce qui frappe dans Dreams, c’est l’absence totale de démonstration. Srinivas, pourtant capable d’éblouissements techniques spectaculaires, adopte ici un jeu d’une grande sobriété expressive. Sa virtuosité est intériorisée, presque méditative. Les phrases rapides existent, mais elles ne cherchent jamais l’effet. Elles surgissent comme des élans naturels, puis se résorbent dans l’espace sonore. Brook, de son côté, s’efface souvent. Il ne commente pas, il ne dialogue pas au sens classique. Il soutient, il ouvre, il prolonge. Cette posture est essentielle : Dreams n’est pas un album de confrontation, mais de coexistence.
Le titre Dreams n’est pas anodin. L’album évolue constamment dans un état intermédiaire, entre veille et sommeil, entre forme et dissolution. Les pièces semblent flotter dans un espace mental indéfini, où les traditions se reconnaissent sans jamais s’imposer. Il n’y a ici ni folklore appuyé, ni exotisme de surface. La musique carnatique n’est pas “habillée” d’ambient occidental, pas plus que l’ambient n’est “pimenté” d’Orient. Les deux langages restent intacts, mais ils s’écoutent mutuellement. Sans jamais être explicitement spirituel, Dreams touche à une forme de contemplation profonde. Non pas une méditation figée, mais une attention soutenue au flux sonore. Chaque note semble pesée, chaque silence habité.
L’album évite soigneusement les pièges du new age ou de la world music décorative. Il ne cherche ni l’apaisement facile, ni la transcendance illustrée. Sa spiritualité, si on peut employer ce mot, est sensorielle, incarnée dans le timbre, la durée, la vibration. Peu d’albums de collaboration interculturelle atteignent ce niveau d’équilibre. Trop souvent, l’un des mondes domine l’autre, ou les deux s’annulent dans une neutralité polie. Dreams réussit l’inverse : il renforce les identités respectives tout en créant un territoire commun. On y retrouve la profondeur atmosphérique de Brook, mais enrichie par une expressivité mélodique plus directe. Et l’on découvre chez Srinivas une facette plus contemplative, presque introspective, sans jamais renier la rigueur de sa tradition.
Un album à part
Dans la trajectoire de Michael Brook, Dreams occupe une place singulière. Plus incarné que Hybrid, moins cinématographique que Cobalt Blue, il explore une autre dimension de son langage : celle de la relation. C’est un album de dialogue silencieux, d’ajustements permanents, d’écoute mutuelle. Il demande une écoute patiente, parfois répétée. Mais une fois entré dans son monde, il révèle une richesse émotionnelle et sensorielle rare. Dream montre que la rencontre entre traditions n’a pas besoin d’effets spectaculaires pour être profonde. Parce qu’il prouve que la lenteur peut accueillir la virtuosité sans la contraindre. Et parce qu’il incarne une idée précieuse : la musique comme espace partagé, non comme terrain de conquête.
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