Shiraz
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Avec Shiraz, Dhafer Youssef signe l’un de ses albums les plus épurés, mais aussi les plus intenses. Après des œuvres parfois traversées par une énergie électrique et des contrastes abrupts, Shiraz se déploie dans une lenteur maîtrisée, comme un long souffle continu, méditatif, presque hors du temps. Le titre de l’album n’est pas anodin. Shiraz, ville persane associée à la poésie mystique, au vin et à l’ivresse spirituelle, évoque immédiatement un état de transe intérieure, une perte volontaire de repères. C’est précisément dans cet entre-deux — entre lucidité et abandon — que se situe la musique de cet album.
Dès les premières minutes, Shiraz impose une esthétique de la retenue. Rien n’est démonstratif. Les thèmes émergent lentement, portés par des motifs de oud d’une grande sobriété, souvent réduits à quelques notes répétées, comme des mantras. Le silence n’est jamais un vide : il devient un élément structurel, un espace d’écoute. La production est ample, aérée, laissant chaque instrument exister pleinement dans le champ sonore. On retrouve cette sensation de profondeur typique des enregistrements où l’espace compte autant que la mélodie — une musique qui ne cherche pas à remplir, mais à laisser advenir.
Sur Shiraz, la voix de Dhafer Youssef est plus que jamais au centre. Non pas comme un vecteur narratif, mais comme matière vibratoire. Les mélismes, souvent très aigus, semblent flotter au-dessus des instruments, parfois à la limite de la rupture. Il ne s’agit pas de séduire, mais de toucher un point de tension émotionnelle. Cette voix, héritée du chant soufi, évoque la prière autant que le cri. Elle oscille entre abandon et contrôle, entre extase et douleur contenue. Par moments, elle paraît presque irréelle, comme détachée du corps, renforçant cette impression de musique suspendue, hors de toute géographie précise.
Si Shiraz s’inscrit clairement dans une filiation jazz, il en évacue presque tous les codes visibles. Pas de virtuosité ostentatoire, pas de solos démonstratifs. Le jazz ici est une attitude, une manière de respirer ensemble, de laisser l’improvisation surgir naturellement, sans rupture. Les partenaires instrumentaux — piano, contrebasse, batterie — agissent comme des forces gravitationnelles autour du oud et de la voix. Le piano esquisse plus qu’il n’affirme, la contrebasse ancre sans alourdir, la batterie suggère le mouvement par touches, frottements, pulsations discrètes. Tout concourt à maintenir un état de tension douce, jamais relâchée. Ce qui frappe dans Shiraz, c’est la manière dont Dhafer Youssef aborde la spiritualité sans jamais la figer. Il n’y a ici ni folklore, ni exotisme, ni citation appuyée. La référence au soufisme est présente, mais elle est transfigurée, intégrée à un langage profondément contemporain.
La musique ne raconte pas une histoire précise ; elle propose une expérience d’écoute. Elle invite à ralentir, à accepter l’inconfort de la lenteur, à se laisser traverser par des émotions parfois contradictoires : sérénité, mélancolie, tension, apaisement. Comparé à certains albums antérieurs plus contrastés ou plus électriques, Shiraz apparaît comme une œuvre de maturité. Dhafer Youssef n’a plus rien à prouver. Il peut se permettre de réduire, d’épurer, de laisser des espaces vides. Cette économie de moyens donne paradoxalement à l’album une puissance émotionnelle accrue. Il s’agit d’un disque qui demande du temps, de l’attention, une écoute entière. Il ne se livre pas immédiatement, mais récompense ceux qui acceptent de s’y immerger pleinement. Shiraz est un album profondément intérieur, exigeant sans être hermétique, spirituel sans être démonstratif. Dhafer Youssef y affine son langage, trouvant un équilibre rare entre tradition, improvisation et abstraction contemporaine. C’est une œuvre qui ne cherche pas à séduire l’instant, mais à s’inscrire dans la durée, à accompagner l’écoute répétée, nocturne, attentive. Un disque qui confirme Dhafer Youssef comme l’un des artistes les plus singuliers et essentiels de la musique actuelle, capable de transformer le silence en musique et la musique en expérience intérieure.
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