Messing With The Blues
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Avec Messing with the Blues, James Brown semble, en apparence, revenir en arrière. Le titre lui-même agit comme une indication : un ancrage explicite dans le blues, dans une tradition plus ancienne, presque fondatrice. Et pourtant, à l’écoute, il ne s’agit ni d’un hommage pur, ni d’une reconstitution fidèle. Ce que Brown propose ici est plus ambigu — une appropriation, une déformation, une manière de traverser le blues sans jamais s’y installer pleinement.
Comme pour les albums précédents, la question de l’unité se pose immédiatement. Messing with the Blues n’est pas un album conçu comme un ensemble cohérent, mais une compilation de titres enregistrés sur une période étendue. Cette fragmentation est perceptible : les ambiances varient, les intentions divergent, certains morceaux semblent répondre à des logiques commerciales plus qu’artistiques. Et pourtant, quelque chose relie ces fragments — une manière spécifique d’habiter le matériau.
Le blues, ici, n’est pas traité comme une forme figée. Il devient un terrain de jeu, un espace dans lequel Brown peut tester ses propres limites. Sur plusieurs titres, il adopte les codes traditionnels — structure, phrasé, instrumentation — mais les infléchit subtilement. La voix, surtout, ne cherche pas la fidélité stylistique. Elle déborde, insiste, accentue là où le blues classique se contente souvent de suggérer. Il y a chez Brown une impossibilité à rester dans la retenue pure. Même lorsqu’il ralentit, même lorsqu’il se rapproche d’un registre plus introspectif, une tension persiste.
Cette tension est au cœur du disque. Elle se manifeste dans les micro-décalages, dans ces moments où la voix semble légèrement en avance sur l’accompagnement, ou au contraire suspendue au-dessus de lui. Le rythme, encore relativement conventionnel, commence pourtant à se fissurer sous cette pression. On sent que Brown ne se satisfait pas entièrement des cadres existants. Il les utilise, mais les pousse, les étire, les met en déséquilibre.
Dans ce processus, The Famous Flames occupent une place plus discrète que sur les premiers enregistrements. Leur rôle d’appel-réponse est moins systématique, moins structurant. Ils apparaissent davantage comme une texture, un arrière-plan qui soutient sans diriger. Ce retrait relatif contribue à recentrer l’écoute sur la voix de Brown, mais aussi à créer un espace plus ouvert, moins ritualisé. Musicalement, l’album oscille entre plusieurs registres. Certains morceaux s’inscrivent clairement dans une tradition blues/R&B, avec des lignes de guitare ou de piano relativement classiques. D’autres s’en éloignent, flirtant avec une soul encore naissante. Cette oscillation peut donner une impression d’instabilité, mais elle reflète aussi un moment de transition. Brown n’a pas encore trouvé la forme qui lui permettra de dépasser ces influences, mais il est déjà en train de les recomposer. Ce qui frappe, dans cette recomposition, c’est la place croissante accordée au corps. Même dans les morceaux les plus proches du blues traditionnel, quelque chose insiste au niveau de l’accent, du placement rythmique. La musique commence à se déplacer vers une dimension plus physique, plus incarnée. Ce n’est pas encore le funk, mais c’en est déjà l’ombre.
En tant qu’objet, Messing with the Blues peut sembler secondaire dans la discographie de James Brown. Moins iconique que ses premiers succès, moins décisif que ce qui suivra, il est souvent perçu comme un album mineur. Mais cette perception passe à côté de ce qui s’y joue réellement. Ce disque documente un moment de friction — entre héritage et transformation, entre respect des formes et désir de les dépasser. Écouter Messing with the Blues aujourd’hui, c’est accepter de se situer dans cet entre-deux. Ne pas chercher un chef-d’œuvre abouti, mais un processus en cours. Les morceaux ne s’imposent pas toujours immédiatement, ils demandent une écoute attentive, presque patiente. Mais c’est précisément dans cette attention que le disque révèle sa richesse.
Favorites
Don’t cry baby
I Love You Yes I do
Blues For My Baby
The Bells
Don’t Deceive Me (Please don’t go)
The Things That I Used To Do
Talk To Me, Talk To Me
Like It is, Like It Was (The Blues, Continued…)