Try Me!
★ ★ ★ ☆☆
Avec Try Me!, James Brown ne propose pas encore un album au sens où on l’entendra quelques années plus tard. Comme Please, Please, Please, il s’agit d’un assemblage de titres enregistrés dans une logique de singles. Mais quelque chose a changé. L’urgence brute du premier disque laisse place ici à une forme de recentrage, presque une intériorisation. Moins démonstratif, plus contenu, Try Me! avance autrement : par la retenue.
Le morceau-titre en est l’exemple le plus frappant. “Try Me” n’est pas construit sur l’explosion, mais sur la suspension. Tempo ralenti, ligne vocale étirée, espace laissé entre les phrases — Brown ne cherche plus à saturer l’écoute, mais à la retenir. Il s’installe dans une forme de vulnérabilité maîtrisée, où chaque inflexion compte. Cette économie de moyens produit un effet singulier : l’émotion ne surgit pas d’un débordement, mais d’une tension maintenue. Autour de lui, The Famous Flames continuent d’assurer ce rôle de contrepoint vocal hérité du gospel. Mais ici, leur présence semble plus intégrée, moins frontale. Ils ne répondent pas seulement à Brown, ils prolongent ses phrases, en adoucissent les contours, en stabilisent les oscillations. L’ensemble gagne en fluidité, en cohérence, comme si le groupe avait trouvé un équilibre plus subtil entre soutien et effacement.
Musicalement, Try Me! reste ancré dans un territoire où se croisent doo-wop, rhythm & blues et premières formes de soul. Les arrangements sont sobres, parfois presque minimalistes. Peu d’effets, peu d’ornementation : la voix reste au centre. Mais contrairement au premier album, cette centralité ne repose plus uniquement sur l’intensité. Elle s’appuie sur une forme de contrôle, une capacité à moduler, à nuancer, à habiter le silence. C’est précisément dans ces silences que le disque prend toute sa dimension. Là où Please, Please, Please avançait par répétition et accumulation, Try Me! explore la respiration. Les morceaux laissent circuler l’air, ouvrent des espaces où l’auditeur peut s’inscrire. Cette manière de ralentir, de suspendre le temps, annonce déjà une sensibilité qui sera au cœur de la soul des années 1960. Pour autant, l’album ne rompt pas totalement avec les logiques de production de l’époque. On y retrouve des titres plus convenus, parfois formatés, qui répondent aux attentes du marché. Cette hétérogénéité peut donner une impression d’inégalité. Mais elle révèle aussi une tension intéressante : celle d’un artiste encore pris dans un système, mais qui commence à en déplacer les lignes de l’intérieur. Ce déplacement est subtil, presque imperceptible à première écoute. Il ne passe pas encore par une révolution rythmique — celle-ci viendra plus tard — mais par une transformation de l’attitude. Brown ne se contente plus d’interpréter un répertoire : il impose une manière d’être dans la musique. Une présence. Une densité. Certains morceaux du disque, moins connus que “Try Me”, méritent d’être entendus dans cette perspective. Ils prolongent cette recherche d’équilibre entre expressivité et retenue, entre tension et apaisement. L’écoute attentive révèle alors une continuité plus profonde que ne le laisse supposer la structure fragmentée de l’album.
Avec le recul, Try Me! apparaît comme une étape charnière. Moins spectaculaire que ses débuts, moins radical que ce qui suivra, il occupe une position intermédiaire, mais essentielle. C’est ici que James Brown commence à affiner son langage, à explorer d’autres registres émotionnels, à élargir son spectre. On pourrait dire que Try Me! est un album de transition. Mais ce serait réduire sa portée. Il ne se contente pas de faire le lien entre deux périodes : il ouvre un espace nouveau, plus intérieur, plus nuancé. Un espace où la force ne réside plus dans l’intensité immédiate, mais dans la durée, dans la capacité à maintenir une tension sans la résoudre. Et c’est peut-être là, dans cette retenue inattendue, que se joue l’un des moments les plus singuliers de la trajectoire de James Brown. Non pas dans l’affirmation, mais dans l’écoute. Non pas dans la conquête, mais dans l’approche. Une musique qui, pour la première fois, semble se tourner vers elle-même — et, ce faisant, inventer une autre forme de profondeur.
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