Prélude de l’Eau

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Avec Prélude de l’eau, Takashi Kako atteint peut-être l’une des expressions les plus pures de son art du piano solo. Publié en 1993, l’album rassemble douze préludes courts qui ont moins vocation à raconter une histoire qu’à faire surgir des images. L’eau en constitue le fil conducteur, mais une eau multiple : pluie, mer, lac, vague, reflet, profondeur. Chez Kako, elle devient surtout une métaphore du souvenir, du temps et de ce qui disparaît.

L’ouverture, Le Temple sur l’eau, donne immédiatement la couleur du disque. Des figures fluides parcourent le clavier tandis qu’une mélodie simple s’élève au-dessus d’elles. La pièce est intimement liée à l’Église sur l’eau de Tadao Ando, à Tomamu, où Kako présenta son cycle en 1993. La relation entre architecture, nature et musique paraît évidente : comme chez Ando, l’espace compte autant que la matière. Chez Kako, le silence autour d’une note participe à la musique autant que la note elle-même. Cette économie de moyens traverse tout l’album. Au cœur de la nuit, La Chanson interrompue, Les Pavés sous la pluie ou encore Reflet de lune sur la crête des vagues portent des titres presque impressionnistes. Ils pourraient faire penser à Debussy, et l’idée même d’un recueil de préludes renforce ce rapprochement. Mais Kako ne cherche pas à reproduire l’impressionnisme français. Son langage est plus dépouillé, plus directement mélodique, nourri également par son passé de musicien de jazz et d’improvisateur.

Les Pavés sous la pluie est particulièrement révélateur. Kako l’associe à l’image d’une rue secondaire de Paris, tard dans la nuit, avec la pluie sur les pavés et une silhouette solitaire. Quelques éléments suffisent pour créer tout un monde. Le piano ne décrit pas véritablement la scène : il en restitue plutôt le souvenir, ou peut-être la sensation laissée par ce souvenir. Car derrière l’eau se cache constamment la mémoire. Des titres comme Le Jour où tu as disparu ou La Cloche de la tristesse, du plus profond de la mer introduisent une mélancolie plus sombre. L’eau devient alors profondeur, éloignement, absence. Pourtant, Kako évite presque toujours le pathos. Même lorsqu’elle exprime la perte, sa musique conserve une pudeur remarquable. L’émotion est présente, mais jamais imposée. La Plage des enfants – à Menton apporte une autre couleur. La référence à Menton rappelle combien la France demeure présente dans l’imaginaire du compositeur longtemps après ses années parisiennes. Ailleurs, Trois Rêves, Le Lac de la légende des temps d’errance et L’Étoile, dans la nuit des temps immémoriaux élargissent progressivement le paysage. On quitte presque l’eau réelle pour entrer dans un territoire de rêve et de mémoire ancienne.

L’une des grandes réussites de Prélude de l’eau tient précisément à cette capacité de Kako à suggérer beaucoup avec très peu. Les douze pièces durent ensemble une quarantaine de minutes et la plupart ne dépassent pas quatre minutes. Pourtant, aucune ne donne l’impression d’être une simple miniature décorative. Chacune ouvre un espace puis s’efface avant d’avoir épuisé son pouvoir d’évocation. Kako disait concevoir ici le prélude comme quelque chose proche d’un pressentiment, soutenu par le romantisme : la musique fait naître le rêve et l’émotion, mais laisse ensuite l’auditeur poursuivre lui-même le chemin. Cette conception éclaire admirablement l’album. Kako ne raconte pas ce qu’il faut voir dans l’eau, la pluie ou la nuit. Il fournit quelques signes, puis laisse nos propres souvenirs remplir les espaces. C’est également ce qui distingue Prélude de l’eau d’une grande partie du piano néoclassique qui lui succédera. La simplicité de Kako n’est jamais une fin en soi. Derrière l’évidence mélodique demeure l’expérience d’un compositeur passé par la musique contemporaine, le jazz et l’improvisation. Le dépouillement est ici le résultat d’un long cheminement, non le point de départ.

Prélude de l’eau est ainsi un disque de contemplation, mais certainement pas une simple musique d’atmosphère. Il demande peu à l’auditeur et lui offre beaucoup en retour. Une pluie sur des pavés, une lune sur la mer, une disparition, une plage, un lac : Kako transforme ces images élémentaires en fragments de mémoire. Dans la discographie de Takashi Kako, l’album occupe une place essentielle. Entre La Collection de l’Art du Vent et Norwegian Wood, il appartient à cette période où son langage atteint un équilibre remarquable entre écriture classique, liberté héritée du jazz et lyrisme profondément personnel.

Favorites

Chuch on the Water

In the Heart of the Night

Pavement Under the Rain

The Bell of Sorrow, from the Deepest Ocean

Passion

Children’s Beach - In Menton

Star, from the Forgotten Night


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