Ravel
Il existe chez Maurice Ravel une contradiction qui convient particulièrement bien à Yuja Wang : une musique d’une précision presque mécanique, construite avec une minutie extrême, mais qui doit donner l’impression de respirer librement. Tout est calculé et pourtant rien ne doit sembler pesant. Sur Ravel, enregistré avec le Tonhalle-Orchester Zürich sous la direction de Lionel Bringuier, Yuja Wang trouve précisément cet équilibre. Elle ne cherche pas à transformer ces concertos en démonstrations de virtuosité. Sa technique, pourtant considérable, devient ici un moyen de faire apparaître les couleurs, les ruptures et surtout l’étrange modernité de cette musique. L’album rassemble deux œuvres composées presque simultanément mais profondément différentes : le Concerto pour piano en sol majeur et le Concerto pour la main gauche en ré majeur. Entre eux, Wang place la Ballade en fa dièse majeur op. 19 de Gabriel Fauré, comme une zone de calme séparant deux visages de Ravel.
Le Concerto en sol majeur ouvre l’album dans un claquement de fouet. Dès les premières secondes, tout est mouvement. Ravel regarde ouvertement vers le jazz, qu’il avait découvert et entendu lors de son voyage aux États-Unis à la fin des années 1920. Les syncopes, les accents déplacés, les interventions des vents et des percussions donnent parfois à l’orchestre l’allure d’une machine merveilleusement déréglée. C’est un terrain idéal pour Wang. Son jeu possède cette précision rythmique qui permet à la musique de rester extrêmement nette même lorsqu’elle devient frénétique. Dans l’Allegramente, elle ne cherche pas à épaissir le son. Les notes semblent au contraire rebondir les unes contre les autres. Le piano devient tour à tour percussion, instrument mélodique et partenaire des vents. Lionel Bringuier et le Tonhalle-Orchester Zürich participent pleinement à cette sensation de mobilité. L’orchestre ne constitue jamais un simple décor derrière la soliste : les bois, les cuivres et le piano se répondent constamment. Il y a quelque chose de presque chambriste dans cette circulation des motifs.
Puis arrive l’Adagio assai.Et soudain, Yuja Wang semble devenir une autre pianiste. Une longue mélodie solitaire apparaît au piano, d’une simplicité presque irréelle. Ravel avait expliqué combien cette page, qui semble pourtant couler naturellement, lui avait demandé de travail. C’est peut-être l’un des plus beaux paradoxes de sa musique : obtenir l’impression de l’évidence par une construction extrêmement élaborée. Wang refuse ici tout sentimentalisme excessif. Elle laisse respirer la phrase, avec une retenue remarquable. Le temps semble ralentir. Après l’agitation du premier mouvement, quelques notes suffisent désormais à créer un espace immense.Lorsque l’orchestre rejoint progressivement le piano, la musique ne devient pas véritablement plus dense : elle semble plutôt s’étendre autour de lui. Le Presto final détruit cette suspension en quelques secondes. La mécanique repart, plus rapide encore. C’est évidemment un terrain où la virtuosité de Wang impressionne : traits fulgurants, changements d’accent, attaques extrêmement précises. Mais ce qui frappe surtout est la clarté. Même à très grande vitesse, la structure reste lisible.
Après cette explosion, la Ballade op. 19 de Gabriel Fauré constitue une transition particulièrement intelligente. Ici, plus d’orchestre. Wang se retrouve seule avec le piano dans une œuvre beaucoup plus intérieure. La Ballade appartient à un autre monde que les concertos de Ravel : plus romantique, plus fluide, moins anguleux. Pourtant, sa présence sur l’album n’a rien d’anecdotique. Fauré fut l’un des maîtres de Ravel au Conservatoire de Paris et son influence appartient directement à la généalogie de cette musique française. Chez Wang, la pièce devient presque un interlude rêveur. Après la précision et les éclats du Concerto en sol, les contours s’adoucissent. C’est probablement aussi l’un des moments où l’on entend le mieux la capacité de la pianiste à jouer doucement. Son toucher peut devenir extrêmement délicat sans jamais perdre la définition de la ligne.
Puis vient l’autre Ravel. Le Concerto pour la main gauche est une œuvre beaucoup plus sombre. Ravel l’écrit pour le pianiste autrichien Paul Wittgenstein, qui avait perdu son bras droit pendant la Première Guerre mondiale. La contrainte est extraordinaire : créer avec cinq doigts l’illusion d’un piano joué à deux mains, capable d’affronter un orchestre entier. Ravel en tire une œuvre qui semble surgir des profondeurs. Le début est presque inquiétant. L’orchestre apparaît progressivement dans les registres graves avant que le piano n’entre à son tour. Rien de la lumière immédiate du Concerto en sol. Ici dominent l’ombre, la masse, les grondements. Et Wang change complètement de sonorité. Son piano devient plus lourd, plus physique, parfois presque orchestral. La prouesse technique est évidemment fascinante : lorsqu’on oublie que tout est joué uniquement par la main gauche, l’illusion est complète. Mais justement, l’intérêt de son interprétation est de nous faire oublier cette prouesse. On n’écoute plus « une pianiste jouant avec une seule main ». On écoute Ravel. Des épisodes martiaux et presque grotesques apparaissent, puis disparaissent. Le jazz est encore présent, mais il n’a plus la légèreté du Concerto en sol. Il semble ici déformé, assombri, parfois menaçant. La musique avance entre marche, danse et cauchemar. C’est probablement dans cette œuvre que l’association Wang-Bringuier fonctionne le mieux. Le piano ne domine pas constamment l’orchestre : il en surgit, s’y confronte puis semble parfois absorbé par lui. La frontière entre soliste et masse orchestrale devient volontairement incertaine.
Les deux concertos forment ainsi les deux pôles de l’album. Le Concerto en sol regarde vers le mouvement, le jazz, la couleur et une certaine insouciance. Celui pour la main gauche semble regarder vers la guerre, la menace et les profondeurs de l’orchestre. Entre les deux, Fauré offre quelques minutes de respiration et de mémoire. C’est aussi ce contraste qui fait de Ravel un disque particulièrement réussi dans la discographie de Yuja Wang. Sa virtuosité est toujours présente, mais elle n’est jamais le sujet principal. Ce qui importe ici est sa capacité à changer instantanément de couleur : brillante puis fragile, percussive puis rêveuse, légère puis presque violente.Ravel disait aimer les mécanismes, les automates et les objets parfaitement construits. Yuja Wang possède quelque chose de cette précision. Mais elle sait également que, chez Ravel, la mécanique ne devient véritablement musique que lorsqu’on cesse de l’entendre fonctionner.
Favorites
Piano Concerto in G major, M. 23 Adagio Assai