Rachmaninoff Cello Sonata in G minor, Op.19
Yuja Wang, Gauthier Capuçon
Il suffit de quelques minutes pour comprendre que la Sonate pour violoncelle et piano en sol mineur, op. 19 de Rachmaninoff n’est pas une œuvre pour violoncelle accompagné d’un piano. Ce sont deux voix égales, deux forces qui se répondent, se soutiennent et parfois s’affrontent. C’est précisément ce qui rend la rencontre entre Gautier Capuçon et Yuja Wang aussi convaincante.
Composée en 1901, juste après le Deuxième Concerto pour piano, la sonate appartient à une période de renaissance créatrice pour Rachmaninoff. On y retrouve ce qui constitue déjà son langage le plus personnel : de longues lignes mélodiques, une profonde mélancolie, des vagues harmoniques qui se construisent progressivement et cette manière unique de conduire la musique de l’obscurité vers la lumière.
La présence de Yuja Wang est essentielle. Rachmaninoff était lui-même pianiste et la partie de piano est d’une densité considérable, parfois presque orchestrale. Wang pourrait facilement en faire une démonstration de virtuosité. Elle choisit exactement l’inverse : sa technique lui permet de rendre la difficulté invisible.
Dans le Lento – Allegro moderato initial, Capuçon installe une voix chaude et profonde tandis que Wang construit autour de lui un paysage mouvant. Le piano peut devenir immense puis se retirer presque instantanément. Le centre de gravité passe constamment d’un instrument à l’autre : une phrase naît au violoncelle, se prolonge au piano, revient transformée.
L’Allegro scherzando révèle un autre visage. Tout devient plus nerveux, rapide, presque inquiétant. Le piano de Wang est d’une précision remarquable, sombre et parfois percussif, tandis que le violoncelle traverse cette agitation avec une présence beaucoup plus charnelle. Cette opposition entre la mobilité du piano et la densité du violoncelle donne au mouvement une tension extraordinaire.
Puis vient l’Andante, cœur émotionnel de la sonate. Ici, plus rien n’a besoin d’être démontré. Capuçon laisse simplement chanter son instrument, avec une retenue qui évite tout romantisme excessif. Wang joue parfois à la limite du silence. Quelques accords suffisent à ouvrir un espace immense autour du violoncelle. C’est peut-être là que leur complicité apparaît le plus clairement : aucun des deux ne cherche à attirer l’attention. Ils respirent ensemble.
L’Allegro mosso final retrouve progressivement l’énergie et l’ampleur des premiers mouvements. Le piano devient presque symphonique, le violoncelle s’élève au-dessus de lui, les thèmes s’élargissent et Rachmaninoff conduit lentement la musique vers cette lumière qu’il sait faire surgir au terme des passages les plus sombres.
Le danger, dans cette musique, serait d’en faire trop. Rachmaninoff offre tellement de lyrisme qu’il est facile d’ajouter encore du rubato, du vibrato, du sentiment. Wang et Capuçon résistent à cette tentation. Leur interprétation reste passionnée mais claire, généreuse sans devenir emphatique. Les deux musiciens se connaissent depuis longtemps lorsqu’ils enregistrent cette sonate au Konzerthaus de Dortmund en 2021, et cette familiarité s’entend. Yuja Wang a d’ailleurs évoqué leur capacité à terminer les phrases musicales l’un de l’autre. C’est probablement la meilleure manière de décrire cet enregistrement. La beauté du son de Capuçon est immédiatement perceptible. La virtuosité de Wang l’est tout autant. Mais après quelques minutes, on cesse précisément d’écouter l’un ou l’autre.
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II. Allegro scherzando