The Tender, the Moving, the Swinging

En 1962, Aretha Franklin n’est encore qu’au seuil de sa carrière. Elle n’a pas encore la couronne de « Queen of Soul », ni les hymnes planétaires qui feront trembler le monde quelques années plus tard. Elle est une jeune chanteuse de 20 ans, signée par Columbia Records, que l’on cherche à présenter comme une nouvelle étoile du jazz et de la variété orchestrale. The Tender, The Moving, The Swinging est son troisième album studio, publié cette même année. Il reste un disque fascinant, à la fois témoin d’une époque et pressentiment de ce qui allait éclore.

Un album façonné par Columbia

Columbia avait une idée précise d’Aretha Franklin : la modeler en chanteuse élégante, proche de Dinah Washington ou Sarah Vaughan, interprétant des standards avec de grands arrangements. L’album est donc richement orchestré, parfois trop, et laisse entrevoir une tension : d’un côté, la volonté du label de séduire le public « adulte », amateur de pop orchestrale et de jazz feutré ; de l’autre, la voix d’Aretha, déjà trop intense pour être contenue dans un écrin policé. Le choix des chansons illustre cette orientation : on y trouve des ballades romantiques, des standards comme I Apologize, Try a Little Tenderness ou I’m Wandering. Le registre est sentimental, presque mélodramatique, mais Franklin y insuffle un relief que d’autres chanteuses n’auraient pas su créer.

La tendresse et l’émotion

Le titre de l’album – The Tender, The Moving, The Swinging – en dit long. Il propose un triptyque qui définit bien les qualités vocales d’Aretha. « Tender » : sa voix sait se faire douce, caressante, capable de nuances qui frôlent le murmure. « Moving » : chaque mot est habité d’une émotion viscérale, que ce soit la douleur d’un amour perdu ou la prière implicite d’une âme croyante. « Swinging » : même dans les titres plus légers, l’énergie du rythme pulse, comme une préfiguration de la soul qu’elle révélera plus tard. L’écoute de Try a Little Tenderness est exemplaire : avant d’être reprise plus tard par Otis Redding dans une version déchirante, Aretha en propose une interprétation sobre mais déjà habitée. Là où d’autres auraient simplement livré une ballade, elle apporte une intensité dramatique, une coloration gospel qui transforme le morceau en récit.

Un cadre trop étroit

Pourtant, l’album souffre des limites imposées par Columbia. L’orchestration, parfois lourde, étouffe la spontanéité. Aretha ne crie pas encore, elle ne s’abandonne pas : elle interprète, avec une justesse impressionnante certes, mais sans l’espace nécessaire à l’explosion de son génie. On sent la frustration d’une voix trop grande pour le moule dans lequel on veut la faire entrer. Certains critiques ont pu considérer ces premiers disques comme mineurs dans sa carrière, mais ils révèlent au contraire l’envers du mythe : avant d’être une reine, Aretha a dû lutter contre des cadres, trouver sa place et imposer sa liberté. Ces albums Columbia sont des esquisses, des promesses.

A redécouvrir

Aujourd’hui, écouter The Tender, The Moving, The Swinging est une expérience singulière. Ce n’est pas encore la soul ardente de Respect ou I Never Loved a Man the Way I Love You, mais c’est déjà une voix qui déborde. Le disque brille dans ses moments de fragilité : Without the One You Love ou Don’t Cry, Baby laissent entrevoir une sincérité bouleversante, malgré les cors et les violons. C’est peut-être cela, la force de l’album : il montre que la grandeur d’Aretha ne dépend pas seulement d’un label, d’un style ou d’une époque. Elle est intrinsèque à sa voix, à sa capacité à transformer même la plus conventionnelle des ballades en un acte de présence. The Tender, The Moving, The Swinging est un album charnière. Ni totalement abouti, ni encore libéré, il capture Aretha Franklin dans un moment de transition. On y entend une chanteuse encore « domestiquée », mais dont le talent perce malgré les contraintes. C’est un disque à redécouvrir, non comme un sommet, mais comme un chapitre essentiel : le témoignage d’une voix qui, même lorsqu’on tente de la contenir, ne cesse de frémir, de vibrer, de promettre l’infini. En l’écoutant aujourd’hui, on mesure combien Aretha Franklin, à seulement 20 ans, portait déjà en elle l’âme d’une reine.

Favorites

Try a little tenderness

Look for the silver lining

God bless the child


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