Torchbearer of the Clarksdale Sound
★ ★ ★ ☆ ☆
Il existe des albums qui s’imposent par leur innovation, et d’autres par leur nécessité. Torchbearer of the Clarksdale Sound appartient résolument à cette seconde catégorie. Ce disque n’a rien d’un produit formaté pour le marché blues contemporain ; il s’écoute plutôt comme une prise de parole, presque un acte de transmission. Anthony “Big A” Sherrod n’y cherche ni la virtuosité démonstrative ni la modernisation forcée d’un langage ancien. Il s’inscrit dans une continuité — celle d’un blues enraciné, frontal, fidèle à l’esprit du Delta et à l’héritage de Clarksdale.
Le titre de l’album est explicite, presque programmatique. Se proclamer torchbearer — porteur de flamme — n’est pas anodin. Il ne s’agit pas ici de revendiquer une filiation prestigieuse par posture ou par folklore, mais de maintenir un feu allumé, dans un contexte où le blues est souvent muséifié ou dilué dans des formes plus consensuelles. Sherrod assume pleinement cette responsabilité symbolique : son blues est rugueux, incarné, profondément humain, et refuse toute forme d’esthétisation excessive.
Musicalement, l’album s’inscrit dans une tradition Delta–Chicago bien comprise. La guitare électrique est au centre du discours : un jeu expressif, charnu, parfois râpeux, où chaque bend semble prolonger la voix humaine. Le phrasé privilégie l’intention à la précision millimétrée. Ici, pas de solos interminables ni de pyrotechnie blues-rock : Sherrod joue pour dire quelque chose, pas pour impressionner. Le vibrato est large, parfois presque fragile, comme s’il portait le poids d’histoires plus anciennes que l’enregistrement lui-même.
Le chant, lui aussi, va à l’essentiel. Sans chercher la théâtralité, Sherrod adopte un ton direct, parfois brut, qui renforce le sentiment d’authenticité. On sent le musicien de scène, habitué aux clubs, aux juke joints, aux publics proches, attentifs au moindre inflexion. Ce blues-là ne s’adresse pas à une abstraction, mais à une communauté réelle, à des auditeurs capables de reconnaître le vrai du simulacre.
La production, volontairement sobre, sert parfaitement cette approche. Torchbearer of the Clarksdale Sound sonne comme un disque fait par nécessité plutôt que par stratégie. Rien n’est surproduit, rien n’est poli à l’excès. Cette rugosité assumée confère à l’album une dimension presque documentaire, comme si l’on captait un instant de vie musicale plutôt qu’un objet figé. Le disque respire, laisse place aux silences, aux imperfections, à cette part d’imprévu qui fait l’essence du blues.
Ce qui frappe surtout, c’est la cohérence morale de l’ensemble. Sherrod ne joue pas au bluesman ; il l’est. Son rapport à Clarksdale n’est pas géographique mais spirituel. Il s’inscrit dans une lignée où la transmission se fait par le jeu, par l’attitude, par le respect d’un langage musical forgé dans l’adversité. En ce sens, l’album agit comme un rappel salutaire : le blues n’est pas un genre figé dans le passé, mais une parole vivante, tant que certains continuent à en porter la flamme.
Torchbearer of the Clarksdale Sound est donc un disque discret, parfois difficile à trouver, mais essentiel pour qui s’intéresse au blues hors des sentiers balisés. Il ne cherche ni à séduire ni à convaincre : il existe, tout simplement, avec une honnêteté rare. Un album de passeur, de témoin, qui rappelle que le blues, avant d’être un style, est une manière d’habiter le monde.
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