Anthony “Big A” Sherrod
Dans l’histoire du blues, certains noms s’imposent par la notoriété, d’autres par la fidélité. Anthony “Big A” Sherrod appartient clairement à cette seconde catégorie. Guitariste et chanteur américain, il incarne une figure essentielle mais discrète du blues contemporain : celle du passeur, du musicien qui ne cherche pas à réinventer un langage, mais à le maintenir vivant, dans sa forme la plus sincère.
Surnommé “Big A”, Sherrod s’inscrit dans la grande tradition du blues électrique afro-américain, à la croisée du Delta du Mississippi et du Chicago blues. Son jeu, son chant et son attitude musicale témoignent d’un profond respect pour les racines du genre, sans jamais tomber dans la reconstitution nostalgique. Chez lui, le blues n’est ni un décor ni un folklore : c’est une expérience vécue, transmise par la scène, le son et l’engagement personnel.
Bien que souvent associé symboliquement à Clarksdale — berceau mythique du Delta blues — Anthony Sherrod n’en fait pas une question d’origine géographique stricte. Son lien à Clarksdale est avant tout culturel et spirituel. Il se reconnaît dans cet héritage forgé par des figures fondatrices comme Muddy Waters, John Lee Hooker ou Son House : un blues rugueux, direct, façonné par le travail, la migration, la mémoire collective et la résilience. Être un héritier du “Clarksdale sound”, pour Sherrod, signifie avant tout porter une responsabilité, celle de faire perdurer un esprit plutôt qu’un style figé.
Musicalement, son jeu de guitare se distingue par un phrasé expressif, très proche de la voix humaine. Les bends sont larges, le vibrato appuyé, parfois presque fragile, comme si chaque note portait un poids émotionnel. Sherrod privilégie l’intention à la virtuosité : il ne cherche jamais l’effet gratuit ni la démonstration technique. Son blues se construit dans l’espace laissé entre les notes, dans les silences, dans cette tension subtile qui donne au genre toute sa profondeur.
Son chant suit la même logique. Sans emphase inutile, il adopte un ton direct, parfois brut, qui renforce l’impression d’authenticité. On y entend le musicien de club, habitué aux scènes proches du public, aux échanges immédiats, à cette relation presque physique entre l’artiste et l’auditeur. Sherrod chante comme il joue : pour dire quelque chose, pas pour séduire.
Contrairement à de nombreux artistes contemporains, Anthony “Big A” Sherrod n’a jamais cherché à bâtir une carrière discographique abondante ou médiatisée. Son parcours se développe principalement sur scène, dans les circuits blues, les clubs, les festivals spécialisés, et les réseaux communautaires. Cette relative discrétion médiatique explique en partie pourquoi son nom reste peu connu du grand public, tout en étant profondément respecté par les amateurs et les musiciens eux-mêmes.
Son album Torchbearer of the Clarksdale Sound cristallise parfaitement cette posture artistique. Plus qu’un simple disque, il s’agit d’une déclaration d’intention : affirmer que le blues du Delta, dans son expression la plus honnête, mérite encore d’être joué, entendu et transmis. L’album, souvent diffusé de manière indépendante et hors des circuits commerciaux classiques, reflète cette démarche artisanale et engagée.
Anthony Sherrod incarne ainsi une certaine idée du blues contemporain : un blues qui refuse la standardisation, qui se méfie du spectaculaire, et qui privilégie la continuité vivante à l’innovation forcée. Il ne se présente pas comme une légende, ni comme un réformateur, mais comme un gardien du feu, conscient que la survie du blues dépend autant de la transmission que de la reconnaissance.
Dans un paysage musical où le blues est parfois réduit à une esthétique ou à un produit patrimonial, Anthony “Big A” Sherrod rappelle une vérité essentielle : le blues est avant tout une parole humaine, ancrée dans le réel, et portée par celles et ceux qui continuent de la jouer sans compromis.