Tongues
Avec Tongues, Tanya Tagaq poursuit son exploration des territoires où la voix cesse d’être un simple instrument de communication pour devenir une matière vivante. Après Animism et Retribution, qui avaient affirmé son langage artistique avec une force exceptionnelle, cet album apparaît comme une nouvelle étape dans une œuvre où chaque disque cherche moins à répéter une formule qu’à repousser les limites de l’expression humaine.
Le titre est révélateur. Les « langues » dont il est question ne renvoient pas uniquement à la parole ou aux idiomes, mais aussi aux multiples façons de communiquer : le souffle, le cri, le silence, le corps, la mémoire, la nature. Tanya Tagaq ne raconte jamais une histoire de manière linéaire. Elle donne plutôt l’impression de laisser parler des forces anciennes, antérieures au langage lui-même. Dès les premières pièces, Tongues impose une tension permanente. Les respirations deviennent rythmes, les grognements se transforment en percussions, tandis que les cris surgissent comme des éclats impossibles à contenir. Pourtant, derrière cette apparente sauvagerie se cache une remarquable maîtrise. Chaque inflexion semble précisément placée, chaque silence possède son poids, chaque rupture de dynamique participe à une architecture sonore très construite.
L’album repose sur une collaboration particulièrement inspirée avec le violoncelliste et producteur Jesse Zubot, fidèle compagnon de route de Tanya Tagaq depuis plusieurs années. Autour de la voix gravitent cordes, électronique, percussions, guitares, textures bruitistes et instruments acoustiques qui apparaissent puis disparaissent comme des éléments d’un paysage en mouvement. Rien n’accompagne réellement la chanteuse : tout semble respirer avec elle. Ce qui frappe particulièrement sur Tongues, c’est l’extrême richesse des textures. Certains passages évoquent la musique contemporaine, d’autres le free jazz, le rock expérimental, le noise ou encore l’ambient la plus sombre. Mais ces références restent insuffisantes. L’univers de Tanya Tagaq demeure profondément singulier parce qu’il refuse toute hiérarchie entre les sons. Une respiration peut avoir autant d’importance qu’une ligne de basse, un murmure autant de puissance qu’une explosion sonore.
L’album accueille également plusieurs invités marquants, dont le saxophoniste Shabaka Hutchings, la chanteuse islandaise Björk et le rappeur Saul Williams. Pourtant, ces collaborations ne détournent jamais le projet de son centre de gravité. Elles enrichissent l’univers sonore sans faire oublier que la véritable colonne vertébrale de Tongues reste la voix de Tanya Tagaq. Chacun intervient comme une couleur supplémentaire plutôt que comme une personnalité dominante. Les thèmes abordés prolongent les préoccupations constantes de l’artiste : les blessures du colonialisme, la place des peuples autochtones, la condition des femmes, la relation à la terre, la violence et la résilience. Mais, fidèle à sa démarche, Tanya Tagaq préfère toujours l’évocation au discours. Les émotions précèdent les idées. L’auditeur ressent d’abord une urgence physique avant de chercher à interpréter ce qu’il entend.
À plusieurs reprises, l’album atteint une forme de beauté paradoxale. Les moments de violence laissent soudain place à des passages presque suspendus, où la voix devient fragile, presque enfantine. Ces contrastes empêchent Tongues de sombrer dans une intensité uniforme. L’album respire constamment, alternant tension et relâchement, lumière et obscurité, contrôle et abandon. Plus encore que ses précédents enregistrements, Tongues semble conçu comme une expérience d’écoute intégrale. Les morceaux dialoguent les uns avec les autres et composent un véritable parcours émotionnel. Pris isolément, certains peuvent dérouter ; écoutés dans leur continuité, ils révèlent une œuvre d’une remarquable cohérence.
Pour l’auditeur habitué aux formes classiques de la chanson, Tongues peut sembler difficile d’accès. Pourtant, une fois abandonnée l’attente d’une mélodie ou d’un refrain, une autre manière d’écouter apparaît. La voix cesse d’être un véhicule pour les mots et devient un paysage à parcourir. Tanya Tagaq rappelle ainsi que bien avant les langues, les êtres humains communiquaient déjà par le souffle, le rythme et le cri.
Favorites
In Me
Do Not Fear Love