Saputjiji
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Avec Saputjiji, Tanya Tagaq poursuit un chemin artistique qui ne ressemble à aucun autre. Depuis plus de vingt ans, la chanteuse inuite transforme le chant de gorge traditionnel (katajjaq) en une forme d’expression contemporaine où se rencontrent musique expérimentale, poésie, performance et engagement politique. Ce septième album, dont le titre signifie « protecteur désigné » en inuktitut, est sans doute l’un de ses plus directs, mais aussi l’un de ses plus nuancés.
Dès les premières secondes de “Fuck War”, aucune ambiguïté n’est possible. La voix de Tagaq ne chante pas la guerre : elle l’affronte. Cris, râles, respirations et hurlements s’entremêlent à une production industrielle et métallique qui évoque davantage un paysage en ruines qu’un studio d’enregistrement. Pourtant, derrière cette violence sonore ne se cache jamais une fascination pour le chaos. Il s’agit d’un cri de protection, d’un refus viscéral de la destruction. Tout l’album développera cette idée : défendre les vivants, la terre, les enfants, la mémoire et les cultures autochtones face aux différentes formes de violence contemporaine. Musicalement, Saputjiji poursuit l’évolution amorcée sur Animism, Retribution puis Tongues. Les éléments électroniques y occupent une place importante, tout comme les guitares saturées, les percussions fragmentées et les textures bruitistes. Mais ces sons n’ont rien de décoratif. Chaque souffle, chaque saturation semble prolonger le corps même de la chanteuse. La voix reste toujours le véritable centre de gravité de l’album.
Ce qui frappe pourtant le plus, c’est l’équilibre nouveau entre rage et fragilité. Tanya Tagaq a souvent été perçue comme une artiste de l’excès, capable de performances presque animales. Ici, elle laisse également une place inattendue au silence et à la vulnérabilité. “When They Call” et surtout “Exit Wound” suspendent momentanément la tension permanente du disque. Les cordes, le piano et les nappes électroniques créent un espace de deuil où la voix devient presque murmurée. Ces morceaux évoquent notamment la crise du suicide qui touche les communautés du Nunavut, sans jamais sombrer dans le pathos. Ils comptent parmi les passages les plus bouleversants de toute sa discographie. Comme souvent chez Tagaq, les frontières entre les genres disparaissent complètement. L’album emprunte autant au noise qu’à la musique contemporaine, au spoken word, à l’ambient sombre, au rock expérimental ou à l’improvisation libre. Pourtant, aucune de ces catégories ne suffit à le décrire. Saputjiji fonctionne davantage comme une expérience physique que comme une succession de chansons. La production de Gonjasufi (Sumach Ecks) et de Jean Martin joue ici un rôle essentiel. Les arrangements demeurent souvent minimalistes, laissant la voix respirer avant de la plonger dans des paysages sonores denses et parfois oppressants. Les basses profondes, les grésillements électroniques, les ruptures soudaines de dynamique ou les silences contribuent à maintenir une tension constante. Rien ne paraît gratuit ; chaque élément semble répondre à la respiration de Tagaq.
Les textes prolongent également l’univers de Split Tooth, son roman publié en 2018. Les images de nature, de corps, de mémoire et de spiritualité y réapparaissent, mais débarrassées de toute narration linéaire. L’album fonctionne davantage par visions successives que par récit, comme si chaque morceau ouvrait une nouvelle fenêtre sur un même paysage intérieur. Ce qui distingue finalement Saputjiji de nombreux albums engagés, c’est qu’il ne cherche jamais à convaincre par le discours. Son langage est celui du corps. Les émotions précèdent toujours les idées. Avant même de comprendre le sens des paroles, l’auditeur ressent physiquement la peur, la colère, la compassion ou la résistance. Tanya Tagaq rappelle ainsi que la voix humaine est probablement notre premier instrument politique : bien avant les mots, elle porte le souffle, l’urgence et la vie. Saputjiji n’est certainement pas un album facile. Il demande une écoute attentive, parfois inconfortable, et refuse toute consommation distraite. Mais cette exigence constitue précisément sa force. À une époque où la musique tend souvent à accompagner le quotidien, Tanya Tagaq choisit au contraire de l’interrompre. Elle oblige à écouter autrement, à regarder autrement et, peut-être, à ressentir autrement.
Favorites
Fuck War
When They Call
Exit Wound
Ikualajut
Bohica