Jocelyn Pook
Dans le paysage musical contemporain, rares sont les figures capables de franchir aussi librement les frontières entre les genres, les supports et les cultures que Jocelyn Pook. Altiste de formation classique, compositrice instinctive, exploratrice des marges entre sacré et profane, entre intime et spectaculaire, elle a su inventer un langage où l’émotion s’ancre dans la mémoire des sons, des voix et des rites. Son nom reste pour beaucoup associé à l’expérience hypnotique d’Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick, mais réduire sa carrière à cette seule bande originale serait ignorer une œuvre foisonnante, marquée par une curiosité insatiable et une grande exigence formelle. Née en 1960 à Birmingham, formée à la Guildhall School of Music and Drama, Pook a très tôt affirmé une personnalité atypique. Elle se fait remarquer d’abord comme altiste au sein du quatuor Electra Strings, où elle croise aussi bien Peter Gabriel que Massive Attack ou PJ Harvey. Cette trajectoire initiale, à la croisée du rock expérimental et des musiques savantes, annonce déjà son goût pour les hybridations. Très vite, elle se consacre à la composition, avec une prédilection pour les formes scéniques et visuelles : théâtre, danse, cinéma, installation sonore. Sa musique, souvent qualifiée de “haunting” (obsédante, spectrale), ne cherche pas l’effet mais creuse la matière du son jusqu’à l’empreinte invisible qu’il laisse dans la mémoire.
Voix intérieures
Le moment clé de sa reconnaissance internationale demeure la partition d’Eyes Wide Shut (1999). Kubrick, dont on connaît le perfectionnisme, fut fasciné par son “Masked Ball”, morceau où une liturgie orthodoxe est chantée… à l’envers. Ce renversement donne une intensité troublante à la scène orgiaque du film : une sacralité profanée, mais sans caricature, où le rituel religieux devient masque sonore. Cette ambivalence — entre spiritualité et étrangeté — est au cœur du langage de Pook. Ses compositions convoquent souvent des voix venues d’ailleurs : chœurs byzantins, chants orientaux, mélopées populaires, fragments de langues inventées ou inversées. Ce travail sur la voix, oscillant entre compréhension et opacité, est sa signature. Dans Hearing Voices, cycle consacré aux troubles psychiques, elle transforme les paroles de patients en lignes musicales bouleversantes : une manière de donner une dignité esthétique aux voix marginalisées, d’ouvrir l’espace du concert à l’expérience du trouble.
Scène
Pook est aussi une artiste de théâtre et de danse. Son Olivier Award pour la musique de St Joan (National Theatre) témoigne de sa capacité à traduire la puissance dramatique en langage sonore. Sa collaboration avec le chorégraphe Akram Khan a donné naissance à des œuvres marquantes, comme DESH ou Dust (English National Ballet). Ici, la musique ne se contente pas d’accompagner : elle dialogue avec le mouvement, elle lui oppose des strates, des résistances, parfois des fractures. Chez Pook, la scène est un laboratoire où les sons sont modelés comme des corps, où l’orchestre, les voix enregistrées et l’électronique forment un tissu mouvant qui épouse et contrarie l’image scénique.
Albums
Si ses musiques de films et de scène l’ont rendue célèbre, Jocelyn Pook a aussi publié plusieurs albums personnels (Deluge, Flood, Untold Things). On y retrouve son goût pour les atmosphères contemplatives, les harmonies suspendues, les boucles hypnotiques. Le piano, l’alto et les cordes y dessinent des paysages intérieurs, traversés par des voix qui semblent surgir de l’inconscient collectif. Écouter un disque de Pook, c’est entrer dans une expérience quasi rituelle : une méditation sonore qui mêle archaïsme et modernité, comme si le passé des musiques traditionnelles dialoguait avec l’électronique contemporaine. Elle se rapproche en cela d’artistes comme Meredith Monk ou Arvo Pärt, tout en affirmant une voix profondément singulière. Ce qui rend Jocelyn Pook particulièrement précieuse dans notre époque, c’est sa manière d’incarner une esthétique de l’entre-deux. Elle ne se revendique ni du minimalisme, ni du postmodernisme, ni de la world music, mais emprunte des chemins transversaux qui défient les catégories. Sa musique n’est jamais “illustrative” : elle agit comme une force souterraine, qui touche le spectateur au-delà de l’intellect. Elle interroge notre rapport au sacré, au corps, à la mémoire. Elle fait entendre des voix oubliées, exilées, parfois marginales, et leur offre une résonance universelle. En ce sens, Jocelyn Pook est une compositrice politique, de celle qui s’adresse à l’inconscient collectif, qui met en lumière ce que nos sociétés tentent de taire. Qu’il s’agisse des voix de malades psychiatriques, des chants de guerre ou des liturgies inversées, sa musique explore les zones de vulnérabilité, et en tire une beauté fragile mais lumineuse.