Nels Cline
Nels Cline est l’un de ces musiciens qui échappent à toute tentative de classification. Guitariste, compositeur, improvisateur et expérimentateur sonore, il a construit depuis plus de quarante ans une œuvre qui traverse le jazz, le rock indépendant, le free jazz, l’ambient, le noise et les musiques improvisées. Si le grand public le connaît surtout comme le guitariste de Wilco depuis 2004, les amateurs de musique aventureuse le considèrent depuis longtemps comme l’une des voix les plus singulières de la guitare contemporaine.
Né à Los Angeles le 4 janvier 1956, Nels Cline grandit dans un environnement où la curiosité musicale est permanente. Son frère jumeau, Alex Cline, devient batteur et restera l’un de ses partenaires artistiques les plus fidèles. Adolescent, la découverte de Jimi Hendrix agit comme une révélation. Mais très vite, Cline refuse de se limiter au rock psychédélique. Il s’intéresse autant au jazz moderne qu’à l’avant-garde, aux expérimentations électroniques qu’à la musique contemporaine, développant une culture musicale d’une rare ampleur.
Dans les années 1980, il devient une figure essentielle de la scène créative de Los Angeles. Aux côtés d’Alex Cline, d’Eric Von Essen ou encore de Jeff Gauthier, il participe à l’émergence d’un jazz libre où composition et improvisation se nourrissent mutuellement. Son jeu impressionne déjà par sa capacité à passer d’une mélodie presque fragile à une explosion de bruit contrôlé, utilisant la guitare comme un véritable laboratoire sonore plutôt que comme un simple instrument harmonique.
Les années suivantes le voient multiplier les collaborations. On le retrouve aussi bien auprès de Charlie Haden que de Tim Berne, Mike Watt, Thurston Moore, Carla Bozulich ou encore Julius Hemphill. Cette ouverture permanente fait de lui l’un des musiciens les plus demandés de la scène américaine. Au fil des décennies, il participe à plus de deux cents enregistrements, explorant sans préjugés le jazz, le punk, le rock alternatif, la musique improvisée et les expériences électroacoustiques.
Parallèlement, il développe ses propres formations. Le Nels Cline Trio puis The Nels Cline Singers – malgré leur nom, un groupe essentiellement instrumental – deviennent des terrains d’expérimentation où se rencontrent improvisation libre, énergie rock et raffinement harmonique. Les albums Silencer, Ground, Initiate ou Macroscope témoignent de cette volonté constante de repousser les limites du langage de la guitare sans jamais sacrifier l’émotion.
Le tournant décisif de sa carrière intervient en 2004 lorsqu’il est invité à rejoindre Wilco. Jeff Tweedy cherche alors un guitariste capable d’élargir encore le spectre sonore du groupe. Cline apporte immédiatement une nouvelle dimension aux concerts et aux albums du groupe. Son jeu, capable de passer d’une délicatesse presque folk à des déferlements de feedback, devient l’une des signatures de Wilco sans jamais éclipser les chansons. Ironiquement, cette proposition arrive à un moment où le guitariste envisageait sérieusement d’abandonner la musique pour retrouver un emploi plus stable, après des années de difficultés financières.
Malgré cette reconnaissance internationale, Nels Cline n’abandonne jamais ses projets personnels. Son arrivée chez Blue Note marque une nouvelle étape. En 2016 paraît Lovers, probablement son œuvre la plus ambitieuse. Loin d’un simple album de jazz, cette vaste fresque orchestrale revisite aussi bien les standards que des compositions de Sonic Youth, Annette Peacock ou Arto Lindsay. Avec un ensemble de vingt-trois musiciens, Cline y révèle un goût inattendu pour les atmosphères cinématographiques, les orchestrations luxuriantes et une forme de romantisme mélancolique rarement associée à son univers expérimental.
Ses réalisations plus récentes, notamment Share the Wealth (2020) et Consentrik Quartet (2025), montrent un musicien qui continue d’explorer de nouveaux territoires sans jamais se répéter. Même après plusieurs décennies de carrière, chaque projet semble répondre à une même nécessité : découvrir un nouveau langage plutôt que conforter une formule déjà éprouvée.
Ce qui distingue véritablement Nels Cline est sans doute son rapport au son. Sa Fender Jazzmaster de 1959, devenue presque légendaire, n’est qu’un point de départ. Grâce à une impressionnante collection de pédales d’effets, de traitements électroniques et de techniques étendues, il transforme la guitare en une source inépuisable de textures. Un simple accord peut devenir un paysage ambient, un souffle électronique ou une explosion bruitiste. Pourtant, derrière cette sophistication technique demeure toujours un profond sens de la mélodie et de la narration.