Lovers

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Lorsque Lovers paraît en 2016 sur Blue Note, beaucoup s’attendent à retrouver le Nels Cline abrasif, imprévisible, maître des distorsions et des improvisations électriques. Au lieu de cela, le guitariste américain offre une œuvre d’une douceur presque désarmante, où le silence compte autant que les notes et où la guitare semble parfois s’effacer derrière la richesse des arrangements.

Mais Lovers n’est pas un album de jazz traditionnel, ni un simple disque orchestral. C’est une immense déclaration d’amour à la musique elle-même.

Pour donner vie à ce projet longtemps mûri, Cline réunit vingt-trois musiciens : cordes, cuivres, bois, vibraphone, harpe, piano, percussions… L’ensemble est dirigé avec une remarquable délicatesse par Michael Leonhart, dont les orchestrations privilégient les couleurs et les respirations plutôt que la démonstration. Chaque instrument semble trouver naturellement sa place dans une matière sonore d’une incroyable transparence.

Le répertoire est tout aussi inattendu. Bien sûr, on y croise quelques standards de jazz, mais aussi des œuvres de Jimmy Giuffre, Gábor Szabó, Annette Peacock, Sonic Youth, Arto Lindsay, ainsi que plusieurs compositions originales. Cette diversité reflète parfaitement l’univers de Nels Cline : un musicien qui refuse les frontières entre les genres et qui considère toutes les musiques comme un terrain de dialogue.

Sa guitare n’est jamais démonstrative. Elle apparaît, disparaît, murmure davantage qu’elle ne s’impose. Chaque note semble choisie pour sa couleur émotionnelle plus que pour son impact technique. Cline joue ici comme un peintre utilisant la lumière plutôt que les contrastes. Même lorsqu’il improvise, tout paraît suspendu, presque contemplatif.

Ce qui frappe le plus est cette sensation permanente d’espace. Les morceaux respirent. Rien n’est précipité. Les arrangements laissent circuler l’air entre les instruments, créant une impression de temps suspendu qui rappelle parfois certaines musiques de film des années 1960, tout en restant profondément contemporaines.

L’album possède également une dimension cinématographique. On imagine facilement ces mélodies accompagner des paysages nocturnes, des rues désertes, des souvenirs qui remontent doucement à la surface. Il ne cherche jamais l’effet spectaculaire ; il préfère installer une émotion diffuse qui grandit au fil des écoutes.

À mes oreilles, Lovers est sans doute l’œuvre la plus accessible de Nels Cline, mais aussi l’une des plus personnelles. Derrière la sophistication des orchestrations se cache une immense tendresse. On y découvre un musicien qui connaît parfaitement l’histoire de la musique américaine mais qui la regarde avec une infinie liberté, sans nostalgie ni volonté de citation.

C’est aussi un disque qui demande du temps. Les premières écoutes séduisent par la beauté de ses timbres. Les suivantes révèlent peu à peu une richesse harmonique et une subtilité d’écriture remarquables. Chaque retour fait apparaître un détail nouveau : une ligne de clarinette, un dialogue entre les cordes et la guitare, une modulation presque imperceptible.

Dans un monde où tant de productions cherchent à attirer immédiatement l’attention, Lovers choisit le chemin inverse. Il invite simplement l’auditeur à ralentir, à écouter autrement, à se laisser porter par la beauté des nuances. C’est une œuvre profondément humaine, élégante sans jamais être précieuse, ambitieuse sans ostentation.

Pour ceux qui ne connaissent Nels Cline qu’à travers Wilco ou ses expérimentations les plus radicales, Lovers constitue une révélation. Pour les autres, il apparaît comme l’aboutissement naturel d’un parcours où la curiosité et la sensibilité ont toujours compté davantage que les étiquettes. Un album rare, d’une grâce discrète, qui continue de dévoiler ses secrets longtemps après la dernière note

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