Oiseau Murmure
Certaines formations naissent d’un projet mûrement élaboré. D’autres semblent apparaître presque naturellement, comme si leurs membres s’étaient toujours cherchés sans le savoir. Oiseau Murmure appartient à cette seconde catégorie. Réunissant le clarinettiste Nicolas Naudet, le contrebassiste Théo Girard et le percussionniste Benjamin Flament, le trio incarne la rencontre de trois personnalités majeures de la scène française des musiques improvisées et de la création contemporaine. Chacun dirige depuis de nombreuses années sa propre compagnie artistique – TAIM’, Discobole ou Greenlab – où il développe spectacles, compositions, recherches sonores et projets interdisciplinaires. Pourtant, avec Oiseau Murmure, ils choisissent volontairement de laisser de côté le rôle de concepteur pour retrouver quelque chose de plus essentiel : le plaisir de jouer ensemble, d’écouter et de construire une musique dans l’instant. (Taim)
Le nom du trio résume déjà cette intention. Un murmure n’est jamais une affirmation spectaculaire. Il demande de tendre l’oreille, d’accepter le silence qui l’entoure et de s’abandonner à ses infimes variations. Cette esthétique irrigue toute leur musique. Ici, rien n’est démonstratif. Les gestes sont économes, les développements prennent leur temps et chaque son semble pesé pour sa couleur autant que pour sa fonction. L’espace devient un véritable instrument, tout comme le silence qui relie les événements sonores.
L’identité d’Oiseau Murmure repose avant tout sur la complémentarité de ses trois musiciens. Benjamin Flament ne se contente pas d’être percussionniste : il imagine et fabrique lui-même une partie de son instrumentarium. Batterie, bols chantants, lames de bois, métaux résonnants et objets sonores forment un dispositif où chaque matière possède sa propre voix. Face à lui, Nicolas Naudet transforme la clarinette et surtout la clarinette basse grâce à un travail subtil d’effets en temps réel. Tantôt granuleux, tantôt presque aérien, son jeu brouille constamment la frontière entre acoustique et électronique. Au centre de cet équilibre, Théo Girard fait le choix inverse : une contrebasse entièrement acoustique, chaleureuse et profondément organique, dont les vibrations constituent souvent le socle émotionnel du trio. Cette opposition entre transformation électronique et matière acoustique n’est jamais utilisée comme un effet. Elle devient le moteur d’une musique qui évolue sans cesse entre écriture et improvisation, abstraction et mélodie, tension et apaisement. Les compositions servent davantage de points de départ que de cadres rigides. Elles ouvrent des espaces dans lesquels les trois musiciens peuvent dialoguer avec une liberté remarquable, chaque intervention modifiant subtilement le cours du récit collectif.
Leur premier album, Oiseau Murmure, paru en 2026 sur Discobole Records, reflète parfaitement cette philosophie. Les longues pièces sont entrecoupées de très courts interludes qui agissent comme des respirations ou des changements de lumière. Les morceaux ne racontent jamais une histoire précise ; ils suggèrent des paysages, des mouvements, des sensations. Le trio préfère évoquer plutôt que décrire, laissant à chaque auditeur la possibilité d’inventer son propre voyage intérieur. Cette approche place naturellement Oiseau Murmure à la croisée de plusieurs univers. On y retrouve l’attention au timbre propre aux musiques contemporaines, la liberté de l’improvisation européenne, l’écoute collective héritée du jazz de chambre et parfois même une forme de minimalisme méditatif. Pourtant, le trio échappe constamment aux catégories. Il ne cherche ni la virtuosité démonstrative du jazz traditionnel, ni les constructions conceptuelles de la musique contemporaine. Sa véritable matière première est la relation entre les musiciens : un dialogue permanent où chaque souffle, chaque vibration de corde et chaque résonance de percussion trouvent leur place avec une étonnante évidence.
Cette qualité d’écoute constitue probablement la plus grande force du groupe. Chez Oiseau Murmure, personne ne cherche à prendre le dessus. Les rôles circulent continuellement. La clarinette devient parfois texture, la contrebasse mélodie, les percussions harmonie. Les frontières habituelles entre accompagnement et premier plan disparaissent au profit d’un organisme sonore unique, en mouvement permanent.
Avec Oiseau Murmure, Nicolas Naudet, Théo Girard et Benjamin Flament rappellent que l’improvisation peut encore être un véritable art de la conversation. Une conversation discrète mais profondément expressive, où chaque son semble naître naturellement du précédent. Une musique fragile en apparence, mais d’une remarquable richesse de timbres, de textures et d’émotions, qui s’inscrit déjà parmi les propositions les plus sensibles de la scène française actuelle.