Rory Block
Figure majeure et pourtant farouchement indépendante du blues acoustique contemporain, Rory Block occupe une place singulière dans l’histoire des musiques américaines. À la fois interprète, compositrice, pédagogue informelle et archiviste vivante d’un répertoire menacé d’oubli, elle incarne une fidélité rare aux racines du blues rural tout en affirmant une voix profondément personnelle. Son parcours est celui d’une musicienne qui n’a jamais cherché la lumière des courants dominants, préférant une trajectoire exigeante, fondée sur la transmission, la rigueur stylistique et une liberté artistique totale.
Née en 1949 à Princeton, dans le New Jersey, Rory Block grandit dans un environnement atypique : ses parents tiennent un café à Greenwich Village, alors épicentre du folk revival new-yorkais. Elle y côtoie, encore adolescente, des figures devenues mythiques telles que Son House, Reverend Gary Davis ou Mississippi John Hurt. Cette proximité n’est pas anecdotique : elle façonne une relation directe, presque filiale, avec la tradition du blues pré-Seconde Guerre mondiale. Très tôt, Block choisit la guitare acoustique comme outil principal, s’immergeant dans les techniques complexes du fingerpicking, des accordages ouverts et du jeu slide, qu’elle apprend non par imitation scolaire mais par absorption patiente et respectueuse.
À la fin des années 1960, refusant toute facilité, elle part seule sur les routes des États-Unis, jouant dans les cafés, les rues et les clubs, souvent dans des conditions précaires. Cette période forge non seulement sa technique, d’une précision redoutable, mais aussi son rapport frontal au public : Rory Block joue pour raconter, transmettre, faire revivre. Son jeu n’est jamais décoratif ; il est narratif, habité, presque documentaire. Elle s’impose progressivement comme l’une des rares musiciennes capables de restituer avec authenticité les styles spécifiques de maîtres comme Blind Willie Johnson, Skip James ou Mississippi Fred McDowell, sans jamais tomber dans la simple reconstitution muséale.
Sa discographie, entamée dans les années 1970, témoigne d’un équilibre subtil entre hommage et création personnelle. Les albums de la série Mentor Series, consacrés chacun à une figure tutélaire du blues, constituent sans doute l’un de ses apports majeurs : loin de simples reprises, ces enregistrements contextualisent, expliquent et incarnent des styles souvent mal compris ou dilués par le blues électrique moderne. Rory Block y démontre une érudition profonde, mais surtout une capacité rare à faire ressentir la chair émotionnelle de cette musique — la solitude, la foi, la dureté sociale, mais aussi la dignité et la résistance.
Parallèlement à ce travail de passeuse, elle développe une œuvre originale marquée par une écriture sobre, introspective, souvent autobiographique. Ses compositions abordent la condition féminine, la liberté, la marginalité, le passage du temps, avec une sincérité désarmante. Dans un univers historiquement dominé par des figures masculines, Rory Block n’a jamais cherché à se conformer ni à revendiquer par slogan : son féminisme est celui de l’exemple, de la maîtrise, de la persévérance. Elle impose sa place par le jeu, par la connaissance, par la constance.
Indépendante jusqu’au bout, elle fonde son propre label, Aurora Productions, afin de conserver un contrôle total sur sa musique, son rythme de production et ses choix artistiques. Cette autonomie explique aussi sa longévité et la cohérence de son œuvre : Rory Block n’a jamais sacrifié l’essentiel à la mode ou au marché. Sur scène, souvent seule avec sa guitare — parfois une National steel pour le slide — elle offre des concerts d’une intensité presque hypnotique, où chaque morceau devient une histoire transmise de bouche à oreille, de corde à corde.
Aujourd’hui encore, Rory Block reste une référence absolue pour les amateurs de blues acoustique, mais aussi pour tous ceux qui s’intéressent à la notion de mémoire musicale vivante. Elle n’est pas seulement une interprète exceptionnelle ; elle est un lien direct entre le blues des origines et l’auditeur contemporain. À l’heure où tant de traditions se diluent ou se folklorisent, son œuvre rappelle que le blues n’est pas un style figé, mais une parole incarnée, exigeante, profondément humaine.