Heavy On The Blues

Paru en 2013, Heavy On The Blues s’impose comme l’un des albums les plus directs, dépouillés et profondément incarnés de Rory Block. Ici, pas de concept didactique à la manière de la Mentor Series, ni de narration trop explicative : l’album agit comme une immersion brute dans la matière même du blues, tel que Rory Block le vit, le joue et le transmet depuis plus de quarante ans.

Dès les premières mesures, Heavy On The Blues affiche une esthétique claire : une voix, une guitare, parfois un léger accompagnement rythmique, mais toujours cette sensation d’espace et de gravité. Le mot heavy ne renvoie pas ici à une lourdeur sonore, mais à une densité émotionnelle. Le blues est pesant parce qu’il porte le vécu, la mémoire, les cicatrices — et Rory Block en assume pleinement le poids.

Musicalement, l’album explore plusieurs racines du blues traditionnel : Delta blues, country blues, gospel blues, ballades sombres et morceaux plus rythmés, souvent basés sur des motifs répétitifs et hypnotiques. Le jeu de guitare est d’une maîtrise absolue : fingerpicking d’une précision chirurgicale, slide tendu et expressif sur guitare National, utilisation subtile des silences. Rien n’est démonstratif, tout est fonctionnel, au service de la tension narrative.

La voix de Rory Block, souvent décrite comme rugueuse ou âpre, est ici centrale. Elle ne cherche jamais la séduction. Elle raconte, elle constate, elle endure. Ce timbre légèrement voilé, marqué par le temps, confère aux chansons une autorité rare : on ne doute jamais de ce qu’elle chante. Qu’il s’agisse de douleur intime, de solitude, de survie ou de lucidité face au monde, chaque mot semble vécu plutôt que joué.

Heavy On The Blues se distingue aussi par son équilibre entre tradition et personnalité. Rory Block ne se contente pas de citer le passé : elle le prolonge. Même lorsque les structures rappellent Blind Willie Johnson ou Mississippi Fred McDowell, l’interprétation reste profondément contemporaine. Il n’y a aucune nostalgie décorative ici — seulement une continuité. Le blues n’est pas regardé comme un objet ancien, mais comme une langue toujours parlée.

La production, volontairement sobre, renforce cette impression d’intimité. Les prises de son mettent en avant le grain de la guitare, le souffle de la voix, les aspérités. On entend presque le bois vibrer, les doigts glisser, les cordes résister. Cette proximité sonore donne à l’album une dimension quasi-confessionnelle, comme si l’auditeur était assis à quelques mètres de la musicienne.

Dans la discographie de Rory Block, Heavy On The Blues occupe une place particulière : moins pédagogique que certains projets, moins autobiographique que d’autres, il agit comme une déclaration d’essence. Un album qui dit simplement : voilà ce qu’est le blues pour moi. Sans fioritures, sans compromis, sans détour.

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