Constantinople - Montréal 2023
Lieu : Montréal, Salle Bourgie, Canada
Capacité : 462 personnes
Date du concert : 25 novembre 2023
Setlist : Sans doute la tracklist officielle de l’album prévue en sortie le 10/10/2025.
00:00 - Chahar-gâh (H. Sakhi)
The Golden Road — Constantinople
Salle Bourgie, Montréal — 25 novembre 2023
Il y a des rencontres musicales qui ressemblent à des démonstrations : voici l’Inde, voici l’Iran, voici l’Afghanistan. The Golden Road évite presque entièrement ce piège. Le concert imaginé autour de Kiya Tabassian réunit quatre musiciens dont les traditions sont immédiatement reconnaissables, mais qui semblent surtout intéressés par ce qui se passe lorsqu’elles cessent de défendre leurs frontières.
Enregistré le 25 novembre 2023 à la Salle Bourgie de Montréal, dans le cadre de la 22e saison de Constantinople, le concert réunit Kiya Tabassian au sétar et au shourangiz, Homayoun Sakhi au rubab afghan, Shashank Subramanyam à la flûte indienne et Hamin Honari au tombak et au daf. Le programme comporte quatre grandes séquences : Chahar-gâh, composée par Sakhi, Boland Bâlâ et Parvaz de Tabassian, et Beshno az Ney, construit autour d’un poème de Rûmî.
Dès Chahar-gâh, le rubab d’Homayoun Sakhi impose une présence extraordinaire. L’instrument possède quelque chose de terrien : un son court, dense, presque rugueux, mais dont Sakhi fait surgir une profusion d’ornements et d’accélérations. Sa virtuosité est spectaculaire sans jamais devenir décorative. Il joue avec le rythme, retarde une résolution, précipite soudain une phrase ; la musique semble constamment hésiter entre méditation et danse. Face à lui, le sétar beaucoup plus fragile de Tabassian agit presque comme son ombre. Deux instruments apparentés par leur principe mais radicalement différents par leur poids sonore commencent ainsi à se répondre.
Puis apparaît la flûte de Shashank Subramanyam, et l’espace change complètement. Son instrument n’apporte pas simplement une « couleur indienne ». Il introduit de l’air dans une musique jusque-là dominée par les cordes pincées. Ses longues lignes semblent parfois flotter au-dessus du rubab avant d’en reprendre une inflexion ou un motif. L’intérêt du concert est précisément là : chacun conserve son vocabulaire, mais accepte que l’autre modifie la direction de sa phrase.
Hamin Honari joue un rôle encore plus essentiel qu’il n’y paraît. Tombak et daf pourraient facilement transformer cette rencontre en démonstration rythmique. Il fait exactement l’inverse. Souvent discret, parfois presque absent, il attend le moment où le rythme devient nécessaire. Lorsqu’il intervient pleinement, il ne soutient plus les trois solistes : il devient un quatrième interlocuteur. Le tempo se resserre, les motifs circulent et la conversation prend soudain une énergie collective.
Avec Beshno az Ney, le concert atteint peut-être son moment le plus intérieur. Le titre renvoie aux premiers mots du Masnavi de Rûmî : « Écoute le ney… ». La flûte devient alors davantage qu’un instrument mélodique. Elle porte cette idée fondamentale chez Rûmî de la séparation et du désir de retrouver son origine. Le choix est particulièrement juste dans un concert consacré à des musiciens et à des traditions ayant voyagé bien au-delà de leurs territoires d’origine.
Car cette « Route dorée » n’est pas une invention contemporaine destinée à fabriquer artificiellement une world music élégante. Les mondes persan, afghan et indien ont échangé pendant des siècles musiciens, instruments, modes, poésie et formes musicales. Constantinople présente d’ailleurs le projet comme une rencontre de traditions dont les instruments et les langages possèdent des histoires anciennes et entremêlées. C’est probablement ce qui rend le concert aussi convaincant. La petite Salle Bourgie convient remarquablement à cette musique. Rien ici ne réclame la distance d’une grande salle symphonique. On entend les attaques des cordes, le souffle de la flûte, la peau du tombak, mais également les silences et les regards qui précèdent les reprises. La musique se construit devant nous, par écoute mutuelle plutôt que par superposition.