The Art of the Trio
Brad Mehldau — The Art of the Trio
Il y a des formations qui semblent avoir tout dit avant même qu’on les écoute. Le trio piano, contrebasse, batterie appartient à cette catégorie : depuis Bill Evans, Oscar Peterson ou Keith Jarrett, le territoire paraît balisé, presque saturé. Et pourtant, avec The Art of the Trio, Brad Mehldau parvient à donner l’impression qu’il reste encore un espace immense à explorer.
Réunissant les quatre premiers volumes de la série, cette playlist permet surtout d’entendre une pensée musicale se construire dans la durée. Autour de Mehldau, Larry Grenadier à la contrebasse et Jorge Rossy à la batterie ne forment pas une simple section rythmique. Le trio fonctionne comme une conversation permanente, parfois discrète, parfois tendue, où personne ne semble véritablement accompagner l’autre. Chacun écoute, répond, déplace l’équilibre.
Ce qui frappe d’abord chez Mehldau, c’est cette manière très particulière de faire cohabiter rigueur et abandon. Son jeu peut être extrêmement construit, presque architectural : lignes indépendantes entre les deux mains, motifs répétés, contrechants, déplacements rythmiques, longues progressions qui semblent obéir à une logique intérieure. Mais cette sophistication ne donne jamais le sentiment d’un exercice intellectuel. Au contraire, quelque chose de fragile et de profondément mélancolique traverse constamment la musique.
C’est peut-être là que réside l’une des singularités de The Art of the Trio. Mehldau ne cherche pas à démontrer ce que peut faire un trio de jazz ; il semble plutôt chercher jusqu’où une idée peut être poursuivie avant de se transformer. Un thème apparaît, s’efface, revient sous une autre forme. Une phrase mélodique devient rythme, un rythme devient harmonie. Les morceaux avancent moins par succession de solos que par métamorphoses. Le répertoire participe évidemment à cette sensation de liberté. Standards de jazz, compositions originales et chansons issues de la culture pop cessent ici d’appartenir à des catégories distinctes. Radiohead peut côtoyer Cole Porter sans que cela ressemble à un geste de provocation ou à une tentative de moderniser artificiellement le jazz. Pour Mehldau, une chanson est avant tout un matériau : une mélodie, une structure harmonique, une mémoire que l’on peut ouvrir et interroger.
Larry Grenadier joue un rôle essentiel dans cet équilibre. Sa contrebasse ne cherche jamais à occuper l’espace mais elle en modifie constamment la profondeur. Jorge Rossy, lui, possède cette capacité rare à maintenir une pulsation tout en donnant l’impression qu’elle pourrait se déplacer à chaque instant. Ensemble, ils permettent à Mehldau de prendre des risques sans jamais perdre le fil. Écoutés séparément, les différents volumes sont de remarquables albums de jazz. Réunis, ils prennent une autre dimension. On entend apparaître une continuité, presque un journal musical : le développement d’un langage et, surtout, celui d’une relation entre trois musiciens qui apprennent progressivement à respirer ensemble.
Le titre The Art of the Trio pourrait sembler présomptueux. Il est en réalité remarquablement précis. Il ne s’agit pas de l’art du pianiste accompagné par une basse et une batterie, mais bien de l’art de trois voix capables de devenir une seule pensée musicale.