Achirana
Publié par ECM en 2000, Achirana réunit trois musiciens dont les parcours semblent, au départ, appartenir à des mondes différents : le contrebassiste norvégien Arild Andersen, figure majeure du jazz européen, le pianiste grec Vassilis Tsabropoulos, venu d’une solide formation classique, et le batteur britannique John Marshall, passé notamment par Soft Machine. De cette rencontre naît pourtant une musique d’une étonnante cohérence, à la frontière du jazz, de la musique de chambre et d’un certain minimalisme méditatif.
Dès les premières minutes, une chose frappe : l’espace. Rien n’est précipité, rien ne cherche à remplir le silence. Tsabropoulos joue avec une grande économie de moyens, laissant les accords résonner et les mélodies se développer lentement. Son piano conserve quelque chose de son héritage classique : précision du toucher, sens de la construction, attention portée à chaque nuance. Mais il ne sonne jamais comme un pianiste classique qui aurait simplement décidé de « jouer du jazz ». L’improvisation est devenue chez lui un véritable langage. Face à lui, Arild Andersen est beaucoup plus qu’un accompagnateur. Sa contrebasse possède cette sonorité ample, profonde et presque chantante qui constitue depuis longtemps l’une de ses signatures. Les rôles traditionnels du trio sont constamment redistribués : Andersen peut porter la mélodie tandis que Tsabropoulos construit autour d’elle un paysage harmonique, puis le piano reprend l’initiative et la basse devient ponctuation. John Marshall complète cet équilibre avec une batterie remarquablement retenue. Il suggère davantage qu’il n’impose le rythme, utilisant cymbales et percussions comme des couleurs plutôt que comme une mécanique destinée à maintenir le tempo.
Le titre Achirana est lui-même révélateur : il combine les premières lettres des prénoms des trois musiciens — Arild, Vassilis et John — en utilisant la forme grecque Ioannis pour ce dernier. L’album est donc, dès son nom, présenté comme le produit d’une rencontre plutôt que comme le projet d’un leader entouré de sidemen. Une grande partie de sa beauté vient de cette égalité entre les trois voix. Les compositions d’Andersen et de Tsabropoulos possèdent suffisamment de structure pour donner une direction à la musique, mais restent assez ouvertes pour permettre au trio de respirer. Certaines pièces semblent presque écrites comme de la musique de chambre ; ailleurs, le jazz reprend davantage ses droits. Des couleurs grecques ou méditerranéennes apparaissent parfois dans les modes et les lignes mélodiques de Tsabropoulos, tandis que la basse d’Andersen apporte cette profondeur caractéristique du jazz nordique associé à ECM.
Mais réduire Achirana au fameux « son ECM » serait justement passer à côté de ce qui fait son intérêt. On y retrouve certes la transparence, le goût du silence et la qualité presque tactile de l’enregistrement propres au label de Manfred Eicher. Pourtant, quelque chose de plus chaleureux traverse le disque. Le Nord et la Méditerranée s’y rencontrent : la lumière froide et les grands espaces d’Andersen se mêlent au lyrisme plus solaire, parfois presque antique, de Tsabropoulos. Achirana est ainsi un album qui ne cherche jamais l’effet immédiat. Il se révèle lentement, écoute après écoute. Sa force tient moins aux solos spectaculaires qu’aux relations qui se créent entre trois musiciens attentifs les uns aux autres. Chaque silence semble avoir été entendu avant d’être laissé en place.
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