Blackgrass : From West Virginia to 125th St
À plus de cinquante ans de distance de ses brûlots soul les plus radicaux, Swamp Dogg signe avec Blackgrass: From West Virginia to 125th St l’un des albums les plus discrets, mais aussi les plus profondément politiques, de toute sa carrière. Un disque sans éclats spectaculaires, sans provocation frontale, mais chargé d’une force symbolique rare : celle d’un artiste qui, arrivé à un âge où l’on se répète ou se fige, choisit encore de déplacer les lignes.
Blackgrass n’est pas un album de soul, pas vraiment un album de country, encore moins un exercice de style bluegrass au sens strict. C’est d’abord un geste. En accollant le mot Black à un genre historiquement associé à l’Amérique blanche rurale, Swamp Dogg rappelle une évidence trop souvent effacée : les musiques dites “traditionnelles américaines” sont nées de circulations, d’emprunts et de métissages, avant d’être figées et racialement assignées par l’industrie et les récits dominants.
Le sous-titre From West Virginia to 125th St agit comme une ligne narrative. Il relie les Appalaches rurales à Harlem, non pas comme deux pôles opposés, mais comme deux chapitres d’une même histoire américaine — une histoire fragmentée, déplacée, parfois volontairement amputée de ses racines noires. Musicalement, l’album surprend par sa sobriété. Banjo, guitare acoustique, mandoline, fiddle : l’instrumentarium évoque immédiatement le bluegrass, mais sans virtuosité démonstrative ni folklore appuyé. Les arrangements sont minimalistes, parfois presque austères. La voix de Swamp Dogg, marquée par le temps, n’essaie plus de séduire : elle raconte, elle transmet, elle assume ses fêlures. Ce dépouillement donne au disque une dimension presque documentaire. On a parfois l’impression d’écouter un homme assis sur un porche, racontant l’histoire telle qu’il l’a vue — non pas pour convaincre, mais pour laisser une trace.
Contrairement à Total Destruction to Your Mind ou Rat On!, Blackgrass ne cherche ni la satire mordante ni la colère explicite. La politique ici est structurelle. Elle est dans le choix du genre, dans la réappropriation tranquille d’un territoire musical souvent considéré comme étranger, voire hostile, à l’histoire afro-américaine. Swamp Dogg ne crie plus ; il réaffirme. Il ne dénonce pas frontalement ; il rappelle. Et c’est précisément cette retenue qui rend l’album si fort. Dans un monde saturé de prises de position bruyantes, Blackgrass propose une autre forme de radicalité : celle de la mémoire lente, de la continuité, du refus de l’oubli.
Il serait tentant de lire Blackgrass comme un disque testamentaire. Ce serait pourtant réducteur. L’album ne sonne ni comme un adieu ni comme une synthèse finale. Il ressemble plutôt à une étape supplémentaire dans un parcours qui n’a jamais cessé de bifurquer. Après l’Auto-Tune assumé, les collaborations contemporaines et les clins d’œil à la modernité, Swamp Dogg choisit ici un retour aux formes anciennes — non par nostalgie, mais par nécessité narrative. À ce titre, Blackgrass dialogue autant avec l’histoire longue de la musique américaine qu’avec l’actualité des débats sur l’appropriation culturelle, la mémoire effacée et les frontières artificielles entre genres.
Blackgrass n’est pas un album fait pour les classements, ni pour les playlists à rotation rapide. C’est un disque qui s’installe lentement, qui demande une écoute attentive, presque intime. Il ne cherche pas à séduire un nouveau public à tout prix, mais il offre à ceux qui l’écoutent un espace de réflexion rare. Dans la discographie de Swamp Dogg, il occupe une place singulière : moins explosif que ses débuts, moins spectaculaire que ses renaissances récentes, mais peut-être plus profond. Un disque qui rappelle que l’avant-garde ne se situe pas toujours dans la nouveauté technologique ou le choc esthétique, mais parfois dans la relecture patiente et honnête de ce qui a été effacé. Avec Blackgrass: From West Virginia to 125th St, Swamp Dogg signe un album calme, grave et nécessaire. Un disque-pont, un disque-mémoire, un disque qui réunit sans lisser. À plus de 80 ans, il prouve une fois encore que la vraie radicalité n’est pas une question d’âge, mais de regard porté sur l’histoire.
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