Le Parfum du Raki
Avec Le Parfum du raki, Benjamin Lew signe l’un des disques les plus énigmatiques et durables de l’ambient européen du début des années 1980. Un album rare, discret, presque effacé, mais dont l’empreinte s’avère profonde pour qui accepte de l’aborder sans attentes formelles. Plus qu’un objet musical, Le Parfum du raki est une expérience d’état, une traversée intérieure où le son devient matière contemplative. Dès les premières minutes, l’album se soustrait aux logiques narratives habituelles. Il n’y a ni progression dramatique, ni tension-résolution, ni véritable “morceau” au sens classique. La musique semble déjà là quand on arrive, et continue d’exister quand on la quitte. Benjamin Lew travaille le temps suspendu, un temps circulaire qui évoque autant la méditation que la veille nocturne. L’écoute ne se fait pas de face, mais de côté, comme si l’on entrait dans une pièce déjà habitée.
Les textures sonores sont d’une grande sobriété : nappes synthétiques feutrées, motifs répétitifs minimalistes, voix lointaines et indéterminées, parfois réduites à un simple souffle. Rien n’est appuyé, rien n’est décoratif. Chaque son paraît pesé, retenu, presque fragile. Cette économie de moyens confère à l’ensemble une intensité particulière : la musique ne cherche jamais à remplir l’espace, elle le creuse, laissant au silence un rôle actif. Le titre de l’album est central pour en comprendre l’esthétique. Le Parfum du raki ne désigne pas la boisson elle-même, mais son parfum — autrement dit, ce qui subsiste, ce qui flotte, ce qui agit de manière indirecte. Toute la musique repose sur ce principe de l’évocation. On y perçoit un Orient imaginaire, méditerranéen ou moyen-oriental, mais jamais illustratif ni folklorique. Aucun instrument traditionnel, aucun rythme identifiable. Il s’agit d’un Orient intériorisé, presque rêvé, filtré par une sensibilité européenne solitaire et spirituelle. Cette dimension “orientale” n’est pas culturelle mais sensorielle. Elle se manifeste dans la lenteur, dans l’usage de drones, dans une approche modale implicite, dans la place accordée à la répétition et à l’hypnose douce. La musique semble respirer, comme un rituel sans religion, un sacré laïc débarrassé de tout dogme.
Ce qui frappe, avec le recul, c’est à quel point Le Parfum du raki échappe aux modes de son époque. Ni véritablement électronique, ni new age, ni minimalisme académique, l’album se tient à distance des scènes et des courants. Cette position marginale explique sans doute sa redécouverte tardive, mais aussi sa force intacte aujourd’hui. Là où certaines productions ambient ont vieilli par excès de contexte, celle-ci demeure hors du temps. Écouter Le Parfum du raki, c’est accepter une forme de dépossession : renoncer à l’analyse immédiate, à l’écoute distraite, à l’efficacité. C’est une musique qui demande peu, mais exige une chose rare — la disponibilité. En retour, elle offre un espace de retrait, une chambre intérieure, un parfum persistant qui continue d’agir bien après que le disque s’est arrêté.
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