Life is a dream
Anthony Hopkins
Il serait facile de considérer Life Is a Dream comme la curiosité tardive d’un acteur immense qui, à 88 ans, aurait décidé de s’essayer à la composition. Ce serait pourtant passer à côté de l’essentiel. Anthony Hopkins compose depuis plus de soixante ans et certaines des pièces réunies ici l’accompagnent depuis sa jeunesse. Son premier album pour Decca est donc moins un commencement qu’un dévoilement : celui d’une vie musicale demeurée presque entièrement dans l’ombre de sa carrière d’acteur.
Cette dimension autobiographique traverse tout le disque. Le pays de Galles de son enfance, sa famille, les lieux disparus et les êtres aimés en constituent la matière première. Margam renvoie à ses jeunes années près de Port Talbot ; My Fatherland plonge dans ses racines galloises ; Stella Aria est dédiée à son épouse et Tara à sa nièce. Mais c’est peut-être la suite 1947 qui donne le mieux la clé de l’ensemble. Ses trois mouvements — Circus, Bracken Road et The Plaza — ressemblent à des fragments de mémoire : le cirque, une rue, un cinéma, quelques images d’enfance qui ont survécu au passage du temps.
Musicalement, Hopkins ne cherche ni la modernité ni l’expérimentation. Sa musique est profondément tonale, mélodique, volontiers romantique et souvent cinématographique. Les grandes envolées orchestrales voisinent avec des passages plus intimes où le piano ou le violoncelle semblent faire surgir un souvenir. On pense parfois davantage à une musique de film rêvée qu’au répertoire classique contemporain. Ce caractère immédiatement accessible peut sembler conventionnel, mais il constitue aussi la personnalité du disque : Hopkins écrit manifestement pour raconter et émouvoir plutôt que pour démontrer.
Farewell My Love en est probablement l’un des exemples les plus touchants. Tout est déjà contenu dans le titre : l’amour, mais aussi l’idée de séparation. Cette conscience du temps qui passe habite une grande partie de Life Is a Dream. Même lorsqu’elle devient ample et spectaculaire, la musique conserve quelque chose de mélancolique, comme si Hopkins regardait continuellement derrière lui. And the Waltz Goes On révèle une autre facette du compositeur. La valse possède un charme presque ancien, assumant pleinement une écriture sentimentale et immédiatement mémorisable. À l’opposé, Fanfare and March et les Two Pieces for Orchestra donnent davantage de poids et de puissance à l’ensemble. Hopkins y montre un véritable goût pour les couleurs de l’orchestre et pour une dramaturgie musicale qui n’est finalement pas très éloignée de son métier d’acteur : créer une tension, installer une atmosphère, attendre, puis laisser surgir l’émotion.
La présence du Philharmonia Orchestra et surtout de Gustavo Dudamel change évidemment la dimension du projet. Dudamel ne traite pas ces compositions comme les divertissements musicaux d’une célébrité : il leur offre l’ampleur, les nuances et le sérieux d’un véritable enregistrement symphonique. Le pianiste Sergio Tiempo, le violoncelliste Gregorio Nieto, le Bach Choir et les jeunes choristes de la cathédrale de Winchester participent également à cette richesse sonore. L’album, enregistré à l’Alexandra Palace de Londres en avril 2026, bénéficie ainsi d’une réalisation particulièrement luxueuse.
Il ne faut sans doute pas chercher dans Life Is a Dream un compositeur qui bouleverse le langage orchestral de son époque. Sa force est ailleurs. Hopkins possède ce qui ne s’apprend guère : un monde intérieur à raconter. Derrière les orchestrations parfois grandioses apparaît régulièrement quelque chose de beaucoup plus fragile : un garçon gallois se souvenant d’une rue, d’un cinéma, de son père, d’une mélodie entendue ou imaginée il y a soixante ans. Le titre prend alors tout son sens. Life Is a Dream n’est pas seulement une formule poétique. À l’âge où une existence immense commence nécessairement à être regardée rétrospectivement, Hopkins transforme ses souvenirs en paysages sonores. « My whole life is a dream », dit-il à propos du projet. Et c’est probablement ainsi qu’il faut écouter cet album : non comme la révélation spectaculaire d’« Anthony Hopkins, compositeur », mais comme un album de mémoire. Une œuvre tardive composée, paradoxalement, pendant toute une vie. Le cinéma aura rendu son visage célèbre ; Life Is a Dream nous fait peut-être entendre quelque chose de plus secret : la musique qui l’accompagnait lorsque personne ne l’écoutait encore.
Favorites
Farewell My Love
And The Waltz Goes On (Arr.Rieu)
Margam
Suite for Piano Solo and Orchestra:II Bracken road
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