Deluge

Lorsque paraît Deluge en 1997, Jocelyn Pook n’est pas encore connue du grand public. Altiste formée au classique, déjà remarquée pour ses collaborations éclectiques avec Peter Gabriel, Massive Attack ou The Communards, elle est alors en train de tracer une voie singulière, à la croisée de la musique contemporaine, des traditions chorales et des expérimentations sonores. Deluge, publié sur le label Virgin Venture, s’impose comme une carte de visite visionnaire : un disque qui dévoile d’emblée l’univers à la fois mystérieux, spirituel et profondément humain de la compositrice britannique.

Hybridation

Le titre de l’album — « Déluge » — dit bien la sensation première que laisse l’écoute : un flot de sons, de voix et de textures qui submerge l’auditeur. Pook construit ses pièces comme des strates superposées, où se rencontrent le chant médiéval, la liturgie orthodoxe, l’électronique discrète, les cordes hypnotiques et des voix solistes d’une intensité troublante. On pense par moments aux polyphonies de Hildegarde de Bingen, aux mantras orientaux ou encore aux pulsations répétitives du minimalisme. Mais Pook ne se contente pas de juxtaposer des références : elle tisse un tissu organique, où chaque élément se fond dans un climat d’ensemble. Dès la première plage, on est saisi par la qualité immersive de l’écriture. L’auditeur est invité à entrer dans un espace sonore qui n’est ni tout à fait sacré ni tout à fait profane : une zone intermédiaire, un “entre-monde” où les voix s’élèvent comme des incantations, entre ciel et terre. Ce mélange déjoue les attentes : la musique n’imite aucun rituel connu, mais en invente un nouveau, qui touche à la mémoire collective.

La voix

L’un des apports majeurs de Deluge réside dans son traitement de la voix. Pook en fait non pas seulement un vecteur mélodique mais une matière sonore à part entière. Elle aime travailler à partir de langues inversées, de textes fragmentés, d’intonations archaïques ou inventées. Dans « Oppenheimer », par exemple, une voix féminine chante sur des nappes sombres de cordes, dans une langue incompréhensible mais chargée d’émotion. On n’a pas besoin de comprendre les mots : le grain de la voix suffit à créer une intensité dramatique. Cette fascination pour la voix comme “présence autre” annonce déjà Masked Ball, la pièce qui marquera l’histoire du cinéma avec Eyes Wide Shut. Mais dans Deluge, on découvre l’émergence de ce style : la voix est toujours à la limite de la prière et du cri, de l’humain et du spectral. C’est cette ambiguïté qui fait la force émotionnelle du disque.

Atmosphères

Chaque morceau de l’album fonctionne comme une petite scène dramatique. Pook, qui a beaucoup travaillé pour le théâtre et la danse, conçoit sa musique comme un espace narratif. Les cordes, tantôt graves et lancinantes, tantôt claires et ascensionnelles, servent de décor mouvant. Les percussions, utilisées avec parcimonie, soulignent une tension sous-jacente. Les voix, multiples et polyglottes, sont comme des personnages qui se croisent sans jamais se comprendre pleinement. L’ensemble construit une dramaturgie de l’étrangeté : on a le sentiment d’assister à un rituel oublié, ou à la reconstitution d’une mémoire collective fragmentée. Deluge n’est pas un disque qui raconte une histoire linéaire ; il propose plutôt des éclats de mémoire, des éclairs sonores, qui, mis bout à bout, composent une fresque d’une grande intensité poétique.

Résonance contemporaine

Ce qui frappe, près de trente ans après sa sortie, c’est la modernité intacte de Deluge. L’album échappe aux modes : il ne ressemble ni à la world music des années 1990, ni au minimalisme anglo-saxon, ni à la pop expérimentale. Il trace une voie parallèle, inclassable, où la spiritualité est sans dogme, où la musique est à la fois archaïque et futuriste. Dans un monde saturé de musiques de divertissement, Deluge continue d’offrir une expérience radicalement différente : une plongée dans une écoute profonde, une méditation sur le temps, la voix et la mémoire. C’est un disque qui ne se consomme pas à la légère : il exige une disponibilité, une ouverture. Mais pour qui accepte de s’y abandonner, il révèle une beauté fragile et intemporelle. Deluge est bien plus qu’un premier album : c’est un manifeste esthétique. Jocelyn Pook y affirme son identité musicale en puisant dans les traditions liturgiques et populaires tout en les détournant, en travaillant la voix comme un instrument universel, et en construisant des paysages sonores à la fois inquiétants et apaisants.

Favorites

Indigo Dreams

Oppenheimer

Forever without end

Migration

Flood


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The Doors