Eight Winds
Sokratis Sinopoulos Quartet
Avec Eight Winds, Sokratis Sinopoulos poursuit une voie singulière : faire entrer la lyra grecque dans un espace où les traditions de la Méditerranée orientale rencontrent le jazz contemporain sans que l’une ou l’autre ne perde son identité. L’album ne cherche ni la reconstitution folklorique ni la fusion spectaculaire. Il avance au contraire par déplacements subtils, comme si ces « huit vents » évoqués par le titre transportaient avec eux des fragments de paysages, de mémoires et de musiques anciennes.
La lyra de Sinopoulos est naturellement au centre de cet univers. Son timbre légèrement voilé, parfois presque vocal, porte immédiatement une profondeur particulière. L’instrument peut évoquer une plainte venue de loin, puis devenir plus nerveux, plus abstrait, jusqu’à se rapprocher du langage de l’improvisation contemporaine. Sinopoulos joue précisément de cette ambiguïté : on croit reconnaître une mélodie traditionnelle, mais celle-ci s’éloigne bientôt de son point d’origine et devient matière à transformation. Autour de lui, le quartet fonctionne avec une remarquable économie. Le piano de Yann Keerim ne cherche jamais à imposer une architecture harmonique trop lourde. Quelques accords, des lignes espacées, parfois presque impressionnistes, suffisent à ouvrir le paysage. La contrebasse de Dimitris Tsekouras et la batterie de Dimitris Emmanouil construisent quant à elles une pulsation extrêmement souple. Le rythme semble souvent respirer davantage qu’il ne mesure le temps. Cette retenue donne à la musique une sensation d’espace qui constitue l’une des grandes qualités de l’album.
Eight Winds possède ainsi quelque chose de profondément géographique. On y perçoit la Grèce, les Balkans, l’Anatolie et plus largement cette Méditerranée orientale où les frontières musicales ont toujours été moins nettes que les frontières politiques. Mais ces références restent suggérées. Sinopoulos ne transforme jamais la tradition en décor exotique. Elle constitue plutôt la mémoire souterraine de la musique, un langage ancien à partir duquel le quartet invente son propre présent. L’atmosphère générale est contemplative, parfois mélancolique, mais jamais figée. Sous la beauté immédiatement séduisante de la lyra se cachent des tensions rythmiques, des silences et de petites ruptures qui empêchent la musique de devenir simplement « belle ». C’est précisément dans cet équilibre que l’album trouve sa personnalité : entre chant et abstraction, Orient et Occident, composition et improvisation, mémoire et mouvement.
Le titre Eight Winds convient finalement parfaitement à cette musique. Le vent traverse les territoires sans se soucier de leurs frontières ; il transporte des sons, des histoires, des traces. La musique de Sokratis Sinopoulos agit de la même manière. Elle vient d’un lieu identifiable mais refuse d’y rester enfermée. Et lorsque le dernier morceau s’achève, c’est moins l’impression d’avoir entendu une démonstration de virtuosité que celle d’avoir traversé un paysage — vaste, ancien et pourtant résolument contemporain.
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