Glow

Dhafer Youssef & Wolfgang Muthspiel

★ ★ ★ ☆ ☆

Avec Glow, Dhafer Youssef atteint un point d’équilibre rare dans son parcours : un album à la fois lumineux et inquiet, où la tension spirituelle qui traverse toute son œuvre se transforme en une clarté fragile, jamais totalement apaisée. Glow n’est pas un disque d’extase immédiate ; c’est une lumière intérieure, vacillante, qui se révèle lentement à l’écoute. Par rapport à d’autres albums plus sombres ou plus abrasifs, Glow se distingue par une ouverture émotionnelle nouvelle. La musique respire davantage, les lignes mélodiques sont plus lisibles, sans jamais céder à la facilité. Youssef y explore une forme de beauté retenue, presque pudique.

Dès les premières pièces, Glow donne le sentiment d’un musicien arrivé à une pleine conscience de son langage. Le oud ne cherche plus à surprendre par la virtuosité, mais à tracer des trajectoires claires, souvent circulaires, qui servent de socle aux improvisations. Les motifs sont simples, mais chargés de résonance, comme si chaque note avait été longuement pesée avant d’être déposée dans l’espace. La production est ample, soignée, laissant circuler l’air entre les instruments. Tout est lisible, mais jamais figé. On retrouve cette esthétique de la profondeur sonore, où chaque élément existe dans un champ acoustique précis, contribuant à une sensation d’ensemble fluide et organique. 

Sur Glow, la voix de Dhafer Youssef adopte une posture légèrement différente de celle, plus incandescente, d’autres albums. Toujours très aiguë, toujours tendue vers l’extrême, elle se fait ici plus chantante, parfois presque lyrique. Elle ne cherche pas le cri, mais l’élévation. Cette voix agit comme une source lumineuse mouvante, éclairant par intermittence le paysage sonore. Elle surgit, se retire, revient transformée. Le chant soufi est toujours présent en filigrane, mais débarrassé de toute solennité excessive. Il devient un geste musical pur, une vibration émotionnelle universelle.

Le jazz de Glow est un jazz de la respiration collective. Les musiciens ne jouent pas les uns contre les autres, mais ensemble, dans une écoute permanente. Le piano esquisse des harmonies ouvertes, souvent impressionnistes, la contrebasse ancre le discours sans l’alourdir, la batterie privilégie les textures, les frottements, les pulsations diffuses. L’improvisation est omniprésente, mais elle ne se manifeste jamais sous forme de solos démonstratifs. Elle circule, se dilue, se transforme. C’est un jazz débarrassé de l’ego, centré sur l’état plutôt que sur la performance.

Ce qui fait la force singulière de Glow, c’est sa capacité à maintenir un équilibre délicat entre spiritualité et sensualité. Là où certains albums de Dhafer Youssef insistent sur la tension mystique, Glow laisse davantage place au plaisir du son, à la chaleur des timbres, à une forme de douceur mélancolique. La référence au sacré n’est jamais absente, mais elle se mêle à une dimension très corporelle : souffle, grain de la voix, résonance du bois du oud. La musique touche autant le corps que l’esprit, créant une écoute enveloppante, presque tactile. Avec le recul, Glow apparaît comme un album charnière dans la discographie de Dhafer Youssef. Il marque une transition entre des œuvres plus contrastées, parfois tourmentées, et des albums ultérieurs plus épurés et méditatifs comme Shiraz. On y perçoit déjà ce goût pour la lenteur, pour l’espace, pour l’économie de moyens, mais encore traversé par une énergie chaude, presque incandescente. 

C’est sans doute l’un de ses disques les plus accessibles, sans pour autant être simpliste. Il constitue une porte d’entrée idéale dans son univers, tout en conservant une profondeur qui résiste aux écoutes répétées. Glow est un album de clarté fragile, de beauté intérieure, où Dhafer Youssef parvient à faire coexister l’exigence spirituelle et le plaisir sonore. Il n’impose rien, ne démontre rien : il éclaire, par touches successives, un paysage émotionnel complexe et profondément humain.

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