Dhafer Youssef

Né en 1967 à Téboulba, sur la côte tunisienne, Dhafer Youssef est l’une des figures les plus singulières de la musique contemporaine transfrontalière. Compositeur, chanteur et virtuose du oud, il incarne une trajectoire rare : celle d’un musicien profondément enraciné dans la tradition soufie et arabo-andalouse, tout en étant pleinement engagé dans les langages du jazz, de l’improvisation libre et des musiques électroniques atmosphériques. Chez Youssef, la musique n’est jamais un simple assemblage de styles. Elle relève d’une quête intérieure, presque mystique, où la voix, le silence, le souffle et la spiritualité sont des matériaux aussi essentiels que les notes elles-mêmes.

Oud

Dhafer Youssef grandit dans un environnement profondément marqué par le chant religieux soufi. Très jeune, il est immergé dans la tradition vocale sacrée : récitations coraniques, maqâms, mélismes étirés, transe collective. Cette expérience fondatrice façonnera durablement son rapport à la voix, qu’il n’utilisera jamais comme simple vecteur de texte, mais comme instrument premier, porteur d’émotion brute et de tension spirituelle. À l’adolescence, il découvre le oud, instrument emblématique du monde arabe, qu’il aborde d’abord de manière instinctive avant d’en explorer les possibilités harmoniques et percussives. Mais la Tunisie des années 1980 lui paraît vite étroite. En 1990, Dhafer Youssef quitte son pays pour Vienne, une ville qui jouera un rôle déterminant dans sa formation artistique.

Jazz

À Vienne, Youssef étudie la musique et s’ouvre à des univers radicalement nouveaux : jazz moderne, musique contemporaine européenne, improvisation libre. Il découvre Miles Davis, John Coltrane, mais aussi la scène ECM, où l’espace, la lenteur et la résonance comptent autant que la virtuosité. Cette période marque une transformation décisive. Dhafer Youssef refuse de choisir entre tradition et modernité : il décide de les faire dialoguer, parfois dans la tension, parfois dans une fusion quasi organique. Son jeu de oud se libère des cadres traditionnels, intégrant polyrythmies, harmonies ouvertes et textures électriques. Sa voix, souvent poussée dans les registres les plus aigus, devient une signature immédiatement reconnaissable : fragile, incandescente, presque irréelle. À partir de la fin des années 1990, Dhafer Youssef entame une discographie marquante, saluée par la critique internationale.

Des albums comme Malak, Electric Sufi, Birds Requiem ou Diwan of Beauty and Odd affirment une esthétique très personnelle : longues plages contemplatives, climats nocturnes, ruptures soudaines, improvisations à la frontière du cri. Il s’entoure de musiciens issus du jazz européen et américain (piano, contrebasse, batterie), mais aussi de programmateurs électroniques, créant des paysages sonores hybrides où le oud dialogue avec des nappes synthétiques et des pulsations discrètes. Chez Youssef, l’électronique n’est jamais décorative : elle agit comme une extension de l’espace intérieur, un souffle prolongé. Ses compositions sont souvent traversées par des thèmes spirituels, existentiels, voire métaphysiques : l’exil, la beauté imparfaite, la perte, la transcendance. Pourtant, rien de dogmatique : la musique de Dhafer Youssef reste ouverte, accueillante, laissant à l’auditeur la liberté de projeter ses propres images.

Scène

En concert, Dhafer Youssef est un musicien intensément habité. Ses performances, souvent longues et imprévisibles, oscillent entre recueillement quasi liturgique et explosions improvisées. La voix peut se faire murmure ou cri, le oud devenir rythmique, presque percussif. Le silence y joue un rôle fondamental : pauses suspendues, respirations, attentes. Chaque concert est différent, car l’improvisation y est centrale. Youssef considère la scène comme un lieu de transformation, où musiciens et public partagent un même espace émotionnel. Cette dimension explique sans doute pourquoi il est régulièrement invité dans des festivals de jazz, de musiques du monde, mais aussi de musique contemporaine.

Dhafer Youssef n’est ni un musicien de « world music » au sens marketing, ni un jazzman classique, ni un artiste purement expérimental. Il occupe un territoire intermédiaire, exigeant, parfois déroutant, mais profondément cohérent. Son œuvre parle autant aux amateurs de jazz atmosphérique qu’aux auditeurs sensibles aux musiques spirituelles ou contemplatives. Elle s’inscrit dans une démarche proche de celle de certains artistes ECM : primauté de l’écoute, attention portée au timbre et à l’espace. Aujourd’hui installé entre l’Europe et la Méditerranée, Dhafer Youssef continue d’explorer, d’affiner, de risquer. Sa musique nous rappelle que l’identité n’est jamais figée, mais qu’elle se construit dans le mouvement, l’écoute et l’acceptation de l’inconnu.

 

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