Ravel - L’oeuvre pour Piano Seul

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Samson François (EMI, enregistrements de 1967)

Plus de cinquante ans après son enregistrement, Ravel - L’Oeuvre pour Piano Seul de François Samson continue de fasciner non parce qu’elle serait irréprochable, mais parce qu’elle semble constamment sur le fil. Chaque pièce donne l’impression d’être jouée comme si elle naissait sous les doigts du pianiste, dans un équilibre fragile entre maîtrise absolue et liberté totale. Enregistrée en 1967 à Paris et Monte-Carlo, cette intégrale reste l’un des grands témoignages du piano français du XXᵉ siècle. 

On décrit souvent Ravel comme un compositeur de la précision, de la transparence et de la perfection architecturale. Samson François choisit une autre voie. Il ne gomme jamais cette précision, mais il la fait respirer. Son Ravel est moins un horloger qu’un poète. Les tempos semblent vivants, les silences prennent une importance inattendue, les couleurs se transforment à chaque phrase. On ne sent jamais une recherche de virtuosité pour elle-même. Même dans les passages les plus redoutables, la technique disparaît derrière le récit. 

Cette approche apparaît dès Jeux d’eau. Là où beaucoup de pianistes construisent une fontaine d’une incroyable netteté, Samson François laisse l’eau suivre son propre mouvement. Les reflets deviennent imprévisibles, presque improvisés. Dans Miroirs, chaque pièce possède une personnalité très marquée. Une barque sur l’océan ne cherche pas seulement à évoquer les vagues : elle donne réellement l’impression d’une mer changeante, instable, tantôt lumineuse, tantôt menaçante. Quant à La vallée des cloches, elle suspend littéralement le temps. Mais c’est probablement dans Gaspard de la nuit que cette lecture atteint son sommet. Ondine séduit sans excès de charme, Le Gibet devient une méditation presque hypnotique, tandis que Scarbo ne se contente pas d’impressionner par sa difficulté : le personnage prend vie. François ne joue pas seulement les notes ; il raconte une histoire inquiétante, peuplée d’ombres et de visions. On comprend pourquoi cet enregistrement demeure une référence pour de nombreux pianistes.

Les œuvres plus brèves révèlent une autre facette de son art. La Pavane pour une infante défunte évite tout sentimentalisme, Le Tombeau de Couperin retrouve une élégance française jamais figée, tandis que les Valses nobles et sentimentales oscillent entre raffinement et ironie. Même les miniatures, comme les deux pièces À la manière de…, deviennent de véritables bijoux de caractère. Ce qui me touche le plus dans cette intégrale, c’est son humanité. Aujourd’hui, beaucoup d’interprétations de Ravel impressionnent par leur perfection technique ou leur fidélité au texte. Samson François, lui, accepte le risque. Certaines phrases respirent plus librement, certains accents surprennent, certaines transitions semblent presque improvisées. C’est précisément cette liberté qui rend ces enregistrements si vivants. Ils donnent parfois l’impression d’assister non pas à une exécution, mais à une conversation intime entre un compositeur et son interprète.

Il serait facile de parler ici d’impressionnisme, de couleurs ou de raffinement. Pourtant, ce qui reste après plusieurs écoutes est ailleurs. Derrière chaque mesure apparaît un musicien qui refuse toute routine. Il ne cherche jamais la belle sonorité pour elle-même ; il cherche le mouvement intérieur de la musique. Son Ravel n’est ni froid, ni décoratif, ni uniquement français : il est profondément humain. C’est sans doute pour cette raison que cette intégrale traverse les décennies sans perdre son pouvoir de fascination. Elle ne constitue peut-être pas la lecture la plus objective de Ravel, mais elle est certainement l’une des plus personnelles. On peut écouter ensuite les magnifiques intégrales de Jean-Efflam Bavouzet, Bertrand Chamayou ou Steven Osborne. Elles impressionnent souvent davantage par leur précision. Mais lorsqu’on revient à Samson François, on retrouve quelque chose de plus rare : l’impression qu’un immense musicien est en train de découvrir cette musique avec nous, au moment même où il la joue.

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Gaspard de la nuit for Piano, M55


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