Metamodal
Sokratis Sinopoulos Quartet
ECM Records
Avec Metamodal, Sokratis Sinopoulos signe sans doute l’un de ses disques les plus conceptuellement aboutis. Le titre lui-même agit comme une clé de lecture : Metamodal ne désigne pas l’abandon des modes, mais leur transformation permanente, leur glissement continu vers autre chose. La musique ne s’installe jamais dans un système stable ; elle circule, se déplace, se reconfigure.
Dès l’écoute, on comprend que l’album ne repose pas sur des thèmes clairement exposés ou des structures immédiatement identifiables. Les pièces semblent émerger lentement, comme si elles étaient déjà en cours avant que l’auditeur n’entre dans le flux. Les modes traditionnels — hérités des musiques byzantines, ottomanes ou méditerranéennes — sont bien présents, mais traités comme des forces dynamiques plutôt que comme des cadres fixes.
La lyre de Sinopoulos agit ici comme un instrument de passage. Elle ouvre des espaces, suggère des directions, puis se retire partiellement, laissant le collectif redéfinir le terrain. Le geste est fluide, jamais démonstratif. La virtuosité, pourtant évidente, se met au service d’un discours plus large : celui de la transformation. Metamodal repose sur une interaction très fine entre les musiciens. Aucun instrument ne s’impose durablement au centre. Le piano propose des figures fragmentaires, parfois presque abstraites ; la contrebasse installe une gravité souple, souvent plus texturale que rythmique ; les percussions privilégient les pulsations diffuses, les respirations, les frottements. L’ensemble fonctionne comme un organisme vivant, où chaque micro-variation modifie l’équilibre général. Cette musique n’avance pas par tension dramatique ou par climax, mais par déplacements imperceptibles, glissements successifs, métamorphoses lentes. L’une des réussites majeures de Metamodal tient à sa capacité à évoquer une mémoire musicale profonde sans jamais la figer. On croit reconnaître des inflexions anciennes, des contours mélodiques archaïques, mais ils se dissolvent presque aussitôt dans un langage contemporain, ouvert, parfois proche de l’improvisation libre européenne.
Cette ambiguïté constante — entre reconnaissance et effacement — confère à l’album une grande richesse d’écoute. Metamodal n’impose pas une interprétation unique ; il propose un champ de possibles, un espace où chaque auditeur peut projeter ses propres références. Comme souvent dans le travail de Sinopoulos, le temps joue un rôle central. Le tempo est rarement affirmé, la progression se fait par dilatation, par suspension. Les silences ne sont pas des pauses mais des zones de tension latente, pleinement intégrées à la dramaturgie sonore. La prise de son, fidèle à l’esthétique ECM Records, accentue cette dimension : chaque résonance, chaque souffle trouve sa place dans un espace ample et précis. La musique semble flotter, mais sans jamais perdre sa densité.
Metamodal apparaît aujourd’hui comme un album charnière dans la discographie de Sokratis Sinopoulos. Moins immédiatement contemplatif que Topos, moins ouvertement lyrique que Eight Winds, il se distingue par une rigueur presque philosophique. C’est un disque qui pense la musique autant qu’il la fait entendre. Exigeant sans être hermétique, profondément ancré sans être nostalgique, Metamodal confirme Sinopoulos comme l’un des musiciens les plus singuliers de la scène contemporaine européenne : un artiste pour qui la tradition n’est jamais un point d’arrivée, mais un processus de transformation continue.
Favorites
Lament
Metamodal I - Liquid
Metamodal II - Illusions
Metamodal III - Dimensions
Mnemosyme