Vorticity
Avec Vorticity, Arshid Azarine réalise quelque chose de rare : il ne se contente pas de rapprocher ses deux vies, celle du musicien et celle du médecin. Il les fait véritablement entrer l’une dans l’autre. Pianiste et compositeur franco-iranien, mais également médecin radiologue et chercheur spécialisé en imagerie cardiovasculaire, Azarine travaille notamment sur l’observation du mouvement du sang dans les grands vaisseaux. Le titre de l’album vient directement de ce domaine scientifique : la vorticité mesure la rotation d’un fluide, la formation de ces mouvements tourbillonnaires que l’on retrouve dans le flux sanguin, notamment dans l’aorte et l’artère pulmonaire. Cette idée du tourbillon devient ici une véritable métaphore musicale.
Sorti en avril 2024, Vorticity réunit Azarine au piano avec ses compagnons de longue date Habib Meftah, aux percussions et au chant, et Hervé de Ratuld, à la basse. La comédienne et musicienne iranienne Golshifteh Farahani intervient également sur plusieurs morceaux, sa voix parlée ou chantée apportant une dimension presque cinématographique à l’ensemble. Dès 75.2 bpm, qui ouvre l’album, le projet révèle sa nature profondément personnelle. Une note grave de piano apparaît, bientôt associée à une pulsation provenant d’un scope médical. Le titre fait référence au rythme cardiaque et rend hommage aux victimes du vol PS-752 d’Ukraine International Airlines, abattu peu après son décollage de Téhéran en janvier 2020. Le morceau imagine symboliquement leurs derniers battements de cœur. Le choix est saisissant : avant même de devenir mélodie, la musique est ici pulsation. Une vie mesurée en battements par minute.
Puis vient Vorticity, la pièce centrale du disque. Les recherches scientifiques d’Azarine sur les flux sanguins deviennent rythme et mouvement. Piano, basse et percussions semblent tourner les uns autour des autres, portés par des mesures asymétriques et une pulsation qui refuse la ligne droite. La musique avance en spirale. La voix de Golshifteh Farahani renforce cette sensation. Quelques mots suffisent pour transformer le phénomène physique en image poétique : au milieu du chaos apparaît le vortex, et de ce tourbillon peut surgir la vie. C’est toute la philosophie de l’album. Car Vorticity n’est pas pour autant un disque conceptuel froid ou scientifique. Derrière les références à la circulation sanguine, aux flux hélicoïdaux et à l’imagerie médicale se trouve quelque chose de beaucoup plus intime : l’Iran.
Azarine établit lui-même un parallèle entre les mouvements du sang et ceux du paysage. Les vortex observés dans les grandes artères trouvent leur équivalent dans les courbes des dunes du désert de Lut, près du Baloutchistan iranien. Le sable se déplace comme le sang. Les dunes deviennent des vagues. Le corps et le paysage semblent appartenir au même mouvement. Musicalement, cette circulation permanente se retrouve dans tout l’album. Le jazz contemporain rencontre les modes et les rythmes persans sans que l’un domine véritablement l’autre. Habib Meftah joue ici un rôle essentiel. Ses percussions apportent des rythmes complexes, parfois liés aux traditions du sud de l’Iran, tandis que la basse électrique de Hervé de Ratuld donne au trio une profondeur presque hypnotique. Le piano d’Azarine peut alors circuler librement entre lyrisme, répétition, improvisation et abstraction.
Erevan Tabriz Tehran transforme le déplacement géographique en mouvement musical. Baharoun et Abann introduisent des climats plus mélancoliques, presque suspendus. Helix of Life revient explicitement à l’image de la spirale : celle du sang, de la nature, mais aussi peut-être celle de l’existence elle-même. Et derrière cette dimension organique se dessine progressivement une autre circulation : celle de l’histoire iranienne récente. Song to Jina en constitue le moment le plus dépouillé et probablement le plus bouleversant. Le titre fait référence à Jina Mahsa Amini, dont la mort en septembre 2022 après son arrestation par la police des mœurs iranienne déclencha le mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Azarine s’était lui-même engagé dans le collectif Barayé en soutien à ce mouvement. Dans le contexte de l’album, cette pièce prend une signification particulière. Le cœur n’est plus seulement l’organe observé par le médecin. Il devient celui d’un peuple, d’une mémoire et d’une résistance. C’est précisément ce qui rend Vorticity si difficile à classer. Il y a du jazz persan, bien sûr, mais également du jazz contemporain, des éléments de musique traditionnelle iranienne, des textures presque électroniques et, par moments, une sobriété proche du néoclassique. Certaines séquences semblent appartenir davantage à une bande originale imaginaire qu’à un disque de jazz traditionnel.
Tout converge finalement vers One for Unicity, longue pièce qui clôt l’album. Après les battements, les vortex, les voyages, la perte et l’Iran, Azarine termine sur l’idée d’unité : derrière les frontières, les conflits et les identités demeure quelque chose de commun. Le mouvement devient alors presque circulaire. Vorticity avait commencé par un cœur. Il se termine par l’idée que tous ces battements appartiennent peut-être à un même mouvement. C’est ce qui fait de cet album bien davantage qu’une rencontre entre jazz et musique persane. Arshid Azarine y construit une œuvre où le corps humain, la science, la mémoire, l’exil et la situation contemporaine de l’Iran deviennent les différentes expressions d’un même flux.
Favorites
75.2 bpm
Zomorod
Baharoun
Song to Jina
One for Unicity