Arshid Azarine

Pianiste, compositeur et chanteur franco-iranien, Arshid Azarine développe depuis plus de vingt ans une musique située au croisement du jazz contemporain, de la tradition persane et de la musique classique. Né à Téhéran et installé à Paris, il appartient à cette génération d’artistes pour lesquels la musique est moins une question de territoire que de circulation : entre Orient et Occident, mémoire et improvisation, poésie et abstraction.

Azarine commence le piano à l’âge de neuf ans. Il reçoit une formation classique auprès de Romano der Abrahamian et d’Aghdas Pourtorab, avant de découvrir véritablement le jazz durant ses études de médecine à Paris. Cette double trajectoire est essentielle pour comprendre son parcours : parallèlement à son activité musicale, Arshid Azarine devient médecin radiologue, spécialisé en imagerie cardiovasculaire. Deux univers apparemment éloignés qu’il n’a pourtant jamais réellement séparés. Le rythme, le mouvement, la circulation et le cœur traversent ainsi aussi bien son travail scientifique que certaines de ses compositions.

À Paris, il fréquente les clubs de jazz et commence à développer une écriture nourrie par Herbie Hancock, Keith Jarrett ou Chick Corea, tout en conservant un lien profond avec la culture musicale iranienne. À la fin des années 1990, ses séjours et collaborations en Iran participent à l’émergence d’une nouvelle forme de jazz persan, alors relativement peu représentée. En 2000, il fonde Azarine 6, formation conçue comme un véritable laboratoire : jazz moderne, musiques du monde, poésie, improvisation et invités venus d’horizons différents s’y rencontrent librement. Mais Azarine ne cherche jamais à simplement superposer une mélodie orientale à une structure occidentale. Son approche est plus profonde. Les rythmes iraniens — notamment les mesures asymétriques en 5, 7 ou parfois 11 temps — deviennent une matière à improvisation. Les modes, les inflexions mélodiques et la poésie persane entrent naturellement dans le langage du jazz. Cette musique possède ainsi quelque chose d’immédiatement reconnaissable : elle peut être lyrique et méditative, puis soudain devenir nerveuse, complexe et presque hypnotique.

En 2013 paraît Persian Sketches for Piano, étape importante de son parcours. Seul au piano, Azarine expose peut-être le plus clairement son univers. L’album rassemble compositions et improvisations inspirées par la poésie persane, mêlant tradition iranienne, jazz et influences de la musique classique française. Dans cette configuration dépouillée, le piano devient un espace de mémoire : certaines pièces semblent hésiter entre chanson oubliée, miniature persane et improvisation contemporaine. La même année se constitue l’Arshid Azarine Trio, avec Habib Meftah Boushehri aux percussions et au chant et Hervé de Ratuld à la basse. Cette formation devient l’un des principaux véhicules de sa musique. Les percussions de Meftah, enracinées notamment dans les traditions du sud de l’Iran, donnent aux compositions une dimension physique qui contraste avec le lyrisme du piano, tandis que la basse de Ratuld construit le lien entre les deux mondes.

Avec Sing Me a Song en 2019, Azarine élargit encore cette démarche. L’album réunit plusieurs générations et plusieurs visages de la diaspora iranienne. Les voix deviennent centrales et croisent poésie ancienne, textes contemporains et compositions originales. Parmi les nombreux invités figurent notamment Sussan Deyhim, Roya Arab et Niaz Nawab. L’album est pensé comme un espace de rencontre : entre ceux qui vivent en Iran et ceux qui l’ont quitté, entre générations, entre musique traditionnelle et création contemporaine. Derrière sa diversité stylistique apparaît une idée simple mais essentielle dans le travail d’Azarine : la culture persane n’est pas quelque chose à conserver sous verre, mais une matière vivante capable de se transformer.

Cette dimension prend une nouvelle ampleur avec Vorticity en 2024. Entouré à nouveau d’Habib Meftah et Hervé de Ratuld et rejoint notamment par Golshifteh Farahani, Azarine rapproche explicitement ses deux univers, la musique et la médecine cardiovasculaire. Le titre lui-même renvoie à la notion de tourbillon et de mouvement d’un fluide. Battements, circulation, spirales rythmiques et répétitions deviennent autant de passerelles entre observation scientifique et création musicale. Mais Vorticity porte également la trace de l’Iran contemporain. Un titre comme Song to Jina inscrit l’album dans une réalité humaine et politique, tandis que d’autres compositions continuent d’explorer l’idée de déplacement, de mémoire et d’identité. Chez Azarine, la musique persane n’est donc jamais seulement nostalgique. Elle regarde autant vers ce qui arrive que vers ce qui a disparu.

En avril 2026 paraît Trio + Guests (LIVE), prolongeant cette aventure collective et confirmant combien la scène reste essentielle à son travail : un lieu où les compositions peuvent retrouver leur caractère ouvert, mouvant et imprévisible. Arshid Azarine occupe ainsi une position singulière dans le jazz contemporain. Son œuvre ne relève ni véritablement du jazz occidental, ni de la world music, ni d’une simple réinterprétation moderne de la musique iranienne. Elle existe précisément dans l’espace entre ces catégories. Et c’est probablement là que réside sa force : dans cette capacité à transformer plusieurs identités en un langage unique. Chez lui, le piano peut évoquer Téhéran puis Paris en quelques mesures, une mélodie ancienne peut devenir improvisation, une mesure irrégulière devenir pulsation presque organique. La musique semble constamment chercher un passage entre plusieurs mondes.

 
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