Persian Sketches for Piano

Il suffit parfois d’un seul instrument pour faire entendre plusieurs pays. Avec Persian Sketches for Piano, Arshid Azarine s’assied seul devant son piano et laisse apparaître tout ce qui constitue son identité musicale : l’Iran de son enfance, Paris, le jazz, la musique classique, la poésie persane, l’improvisation et cette sensation plus difficile à définir qui accompagne ceux qui vivent entre plusieurs cultures.

Paru en 2013, Persian Sketches for Piano est son premier album pour piano solo. Il arrive à un moment particulier de son parcours, après une grave blessure à la main droite. Le dépouillement du disque prend dès lors une dimension supplémentaire : rien ici ne vient protéger le musicien. Pas de basse, pas de percussions, pas d’arrangements orchestraux. Seulement le piano et huit courtes pièces qui ressemblent davantage à des fragments de mémoire qu’à des compositions de jazz au sens traditionnel. Le titre de l’album est parfaitement choisi : des esquisses persanes. Azarine ne cherche pas à reproduire au piano la musique traditionnelle iranienne. Il en conserve plutôt les contours, les couleurs modales, certaines inflexions mélodiques et surtout une manière particulière de raconter. Le jazz intervient alors comme un espace de liberté. Les structures peuvent s’effacer, une mélodie peut dériver, revenir, se transformer ou simplement disparaître. À cela s’ajoute une troisième présence : la musique classique française. Elle apparaît dans le toucher, dans l’attention portée au silence et dans une certaine économie de moyens. Par moments, le piano d’Azarine peut évoquer davantage une miniature impressionniste qu’une improvisation de jazz. Mais cette proximité reste une couleur plutôt qu’une citation : Debussy ou Ravel semblent parfois passer dans le paysage sans jamais véritablement s’y installer.

Mourtcheh (The Ant) ouvre l’album et donne immédiatement sa mesure à cet univers miniature. Le piano avance par petites figures, mouvements et répétitions. Dès cette première pièce apparaît l’une des caractéristiques essentielles du disque : Azarine raconte beaucoup avec très peu. Fleur de Chair ouvre un autre espace, plus poétique et plus mystérieux. La pièce est liée à L’Étoile de mer, film expérimental réalisé par Man Ray en 1928 à partir d’un poème de Robert Desnos. Cette rencontre entre poésie, image et musique correspond parfaitement à l’esthétique d’Azarine : les références ne sont jamais utilisées comme illustrations, mais comme déclencheurs d’imaginaire. Avec Full Moon Dream, le lien avec la poésie iranienne devient plus direct. La pièce trouve son inspiration dans Shabaneh, œuvre elle-même liée au poème du grand poète iranien Ahmad Shamlou. Le piano semble alors fonctionner comme une mémoire indirecte : une poésie devient chanson, la chanson devient souvenir, et ce souvenir se transforme finalement en improvisation. C’est peut-être dans Last Impro in Montreuil, la pièce la plus longue du disque, que l’on entend le mieux le versant jazz d’Azarine. Le titre annonce presque volontairement l’absence de programme : une improvisation, un lieu, un moment. La musique ne cherche plus nécessairement à raconter une histoire précise. Elle se construit dans l’instant, avec ses hésitations, ses accélérations et ses silences. Puis vient cette très belle ambiguïté contenue dans Raha Suite, Pt. 1: Parsi Paris. Deux mots, deux mondes. Perse et Paris.

Une grande partie de Persian Sketches se trouve peut-être là : non pas dans le choix entre une identité iranienne et une identité européenne, mais dans l’espace créé entre les deux. Azarine ne joue pas une musique persane adaptée au jazz occidental. Il joue une musique qui n’aurait probablement pu naître qu’à partir de cette double appartenance. Raha Suite, Pt. 3: Saudade élargit encore cette géographie imaginaire. Le mot portugais saudade évoque ce mélange presque intraduisible de manque, de désir et de mélancolie envers quelque chose ou quelqu’un qui est absent. Dans le contexte de l’album, il semble naturellement rejoindre la question de l’exil. Cette idée devient explicite avec le dernier titre : Exile in Paradise. L’exil au paradis. À lui seul, ce paradoxe pourrait servir de sous-titre à l’ensemble du disque. On peut vivre dans un lieu choisi, y être heureux, y construire une vie, et conserver pourtant en soi la présence d’un autre endroit. Chez Azarine, cette tension n’est jamais exprimée avec emphase. Elle reste contenue dans quelques notes, quelques silences, une mélodie qui semble parfois se souvenir de quelque chose qu’elle ne parvient plus tout à fait à retrouver.

Au centre du parcours se trouve également 7 Djan, titre important puisqu’il annonce déjà un projet qu’Azarine développera ensuite beaucoup plus largement. L’univers de La Conférence des oiseaux, le grand poème mystique de Farid al-Din Attar, deviendra en effet une source majeure de son travail ultérieur. On peut ainsi entendre Persian Sketches for Piano comme un point d’origine. Plusieurs directions que prendra ensuite Arshid Azarine y sont déjà présentes : la poésie persane, le soufisme, l’improvisation, la rencontre entre Orient et Occident, l’exil et cette volonté constante de faire dialoguer différentes cultures sans jamais les réduire à une simple « fusion ». Mais ce qui frappe surtout, plus de dix ans après sa parution, c’est la sobriété de l’album. Azarine aurait pu souligner davantage ses origines persanes, multiplier les références ou rendre la rencontre entre jazz et musique iranienne plus spectaculaire. Il choisit exactement l’inverse. Il retire.Il laisse respirer. Il suggère. Et c’est précisément pour cela que Persian Sketches for Piano possède une telle intimité. Ce n’est pas vraiment un disque qui décrit la Perse. C’est plutôt le disque d’un homme qui la porte avec lui. Quelques notes suffisent alors pour faire apparaître Téhéran, Paris, une poésie de Shamlou, un film de Man Ray, le souvenir d’un ailleurs ou simplement une pièce silencieuse devant un piano.

Favorites

Mourtchech

Full Moon Dream

Last impro in Montreuil

7 Djan


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