Benjamin Lew
Figure aussi discrète qu’essentielle de la musique expérimentale européenne, Benjamin Lew occupe une place singulière dans l’histoire des musiques ambient et introspectives du tournant des années 1980. Musicien belge autodidacte, peu prolifique mais profondément marquant, il appartient à cette catégorie rare d’artistes dont l’œuvre agit en profondeur, par imprégnation lente, loin des effets de surface et des récits officiels. Actif principalement entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1980, Benjamin Lew n’a jamais cherché la reconnaissance publique ni l’inscription dans une scène définie. Il travaille en marge, dans une solitude assumée, produisant une musique qui semble davantage issue d’un cheminement intérieur que d’un dialogue avec les tendances de son époque. Là où beaucoup expérimentent pour déconstruire, Lew expérimente pour réduire, pour atteindre une forme d’épure sonore proche de la méditation.
La musique de Benjamin Lew se situe dans un espace liminal : entre veille et sommeil, présence et effacement, matière et souffle. Elle échappe aux catégories strictes — ni réellement électronique, ni acoustique, ni minimaliste au sens orthodoxe — et relève plutôt d’une musique de l’état, conçue pour accompagner une disposition intérieure plutôt qu’un moment social. Les structures y sont souvent flottantes, non narratives. Le temps ne progresse pas, il suspend. Les sons — nappes discrètes, motifs répétitifs, voix lointaines, fragments quasi rituels — ne cherchent pas à s’imposer mais à coexister. L’écoute devient alors un acte d’attention, presque un retrait du monde. Cette approche rapproche Lew de certaines démarches spirituelles ou contemplatives, sans jamais verser dans le religieux explicite. Il s’agit plutôt d’un sacré laïc, d’une quête d’intensité intérieure dépourvue de dogme.
Le Parfum du raki
Paru en 1982, Le Parfum du raki demeure l’œuvre la plus emblématique de Benjamin Lew. Longtemps resté confidentiel, l’album s’est progressivement imposé comme un objet culte dans les cercles ambient et expérimentaux, notamment grâce à sa redécouverte par des labels et auditeurs sensibles aux esthétiques du retrait. Plus qu’un disque, Le Parfum du raki est une expérience sensorielle. Le titre en dit long : il ne s’agit pas de la boisson, mais de son parfum — autrement dit, de la trace, de l’évocation, de ce qui persiste sans se montrer. La musique fonctionne de la même manière : elle suggère plus qu’elle ne décrit, elle effleure plutôt qu’elle n’affirme. On y perçoit un Orient imaginaire, méditerranéen ou moyen-oriental, mais jamais folklorique. Aucun emprunt direct, aucun instrument traditionnel identifiable. L’inspiration est intériorisée, transformée en atmosphère : lenteur nocturne, chaleur diffuse, spiritualité non localisée. Un Orient mental, filtré par la solitude européenne et une sensibilité profondément introspective.
La discographie de Benjamin Lew est volontairement restreinte. Cette rareté participe à son aura, mais elle reflète surtout une exigence artistique peu compatible avec la production continue. Chaque œuvre semble le fruit d’un temps long, d’une maturation silencieuse. Si son nom n’apparaît pas dans les récits dominants de la musique électronique ou ambient, son influence est souterraine mais bien réelle. On la retrouve chez de nombreux artistes contemporains attirés par une ambient non décorative, non fonctionnelle, tournée vers l’écoute profonde et la transformation intérieure. Aujourd’hui, l’œuvre de Benjamin Lew résonne avec une acuité particulière. À l’ère de la saturation sonore et de l’écoute fragmentée, elle rappelle que la musique peut encore être un lieu de lenteur, de silence actif, de présence à soi. Elle ne demande rien, sinon du temps — et une disponibilité rare. Écouter Benjamin Lew, c’est accepter de ne pas tout comprendre, de ne pas tout saisir. C’est se laisser traverser par une musique qui, comme un parfum, agit après coup, longtemps après que le son s’est éteint.